La propagande psychiatrique au pouvoir

Olivier Labouret, Praticien hospitalier psychiatre, Vice-président de l’Union syndicale de la psychiatrie, membre du Conseil scientifique de l’Association pour la taxation des transactions financières et l’action citoyenne

Le terme de propagande désigne la façon dont un système de croyances est utilisé politiquement pour influencer le plus grand nombre dans ses choix et ses pensées. On renverra à la lecture de Edward Bernays, Noam Chomsky et Hannah Arendt, laquelle a défini la propagande totalitaire comme scientificité prédictive s'adressant à des masses individualistes touchées par la désolation, la suspension de la faculté de penser.

La psychiatrie a depuis plus de deux siècles, avec l’avènement du scientisme positiviste, constitué le système symbolique sur lequel repose la civilisation occidentale : elle permet de donner un sens individuel et médical à la souffrance sociale, conciliant des valeurs contradictoires de morale et de science, de vie personnelle et de vie en collectivité, de liberté individuelle et de contrôle social des comportements. Comme tout système symbolique, comme tout discours, la psychiatrie opère par métaphore et par métonymie : la métonymie médicale déplace tout trouble dans une pathologie, et la métaphore psychologique condense celle-ci à l’intérieur même de la subjectivité. Il fut un temps où cette symbolisation favorisa des avancées considérables pour la liberté individuelle, synonyme de santé mentale, mais elle a fini par générer une culture hygiéniste et narcissique aujourd’hui pathogène.

C’est que l’interprétation littérale des mécanismes symboliques du langage, comme dans le processus délirant, tend à en faire une réalité absolue : la métaphore et la métonymie se font déni et projection. Ainsi le symbolique, avec le temps, se prend-il pour le réel, permettant au pouvoir politico-économique actuel de récupérer le langage psychiatrique comme un système de propagande, essentiel à sa perpétuation : le discours médico-psychologique a la faculté de nier la violence symbolique inhérente à ce pouvoir, en la faisant passer pour une norme naturelle, individuelle et scientifique. La loi du marché devient ainsi une vérité psychologique : elle est symboliquement entrée à l’intérieur même du cerveau de chacun d’entre nous, à tel point d’ailleurs que des « dépenses exagérées » ou un « handicap socioprofessionnel » tel que le chômage sont aujourd’hui des symptômes psychiatriques !

Comment fonctionne concrètement ce système de croyances au pouvoir, que vise cette propagande psychiatrique qui diffuse dans tout le corps social ? Prenons l’exemple de la dépression : c’est bien une maladie du cerveau, que l’on soigne par des médicaments, et dont la cause est une vulnérabilité individuelle, vraisemblablement d’origine génétique. Tel était le message véhiculé par une campagne médiatique de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé en 2007, et relayé par la presse médicale spécialisée. Et c’est toujours celui dominant aujourd’hui dans l’ensemble du champ socioprofessionnel, où le suicide, principale complication de la dépression, passe pour une pathologie personnelle liée à un défaut d’adaptation à des « facteurs de stress ».

La dépression n’est qu’une maladie individuelle : le discours psychiatrique sur la dépression réduit au silence la question du sens de la souffrance, personnel et relationnel, ainsi que la question de la pression normative exercée par l’environnement socio-économique. Ce déplacement psychologique et biologique a donc pour effet de nier toute implication concrète de la situation vécue. Le sujet ne déprime pas par exemple parce qu’il est l’objet d’une menace de licenciement ou d’un surendettement ; il ne déprime pas parce qu’il est l’objet de douleurs chroniques ou d’un conjoint maltraitant, non : il déprime parce qu’il est déprimé ! Et il appartient dès lors à la médecine, en prescrivant arrêt de travail et traitement médicamenteux, d’exclure et de réintégrer le plus efficacement, au sein du marché socioprofessionnel, la personne défaillante. On comprend bien la finalité normative de cette opération symbolique psychologique et médicale : disculper toute responsabilité collective, historique, économique dans la survenue du mal-être individuel. L’organisation du travail et l’ordre social sont saufs, et peuvent continuer à (dys)fonctionner.

Mais la propagande psychiatrique n’est pas seulement individualiste et scientiste, au service d’un mode d’organisation socioéconomique qu’il s’agit de perpétuer, en le déculpabilisant. Sa finalité normative est encore plus profonde. La médicalisation vaut en effet annulation morale de toute pensée découragée, de tout acte déviant, tandis que la psychologisation est une culpabilisation qui ne dit pas son nom : seul malade, le déprimé est seul coupable, mais un coupable déresponsabilisé socialement. La dépression psychiatrisée de la sorte, au même titre que la schizophrénie forcément dangereuse, est un épouvantail agité devant chacun d’entre nous, visant à nous faire peur. Il ne s’agit pas tant d’éradiquer symboliquement, par médecine et psychologie interposées, celui qui a failli, le fauteur de troubles, dérangeant par ses symptômes l’ordre du monde à protéger, mais de dissuader chacun d’entre nous de s’écarter du droit chemin. La menace d’une sanction morale psychiatrique pèse insidieusement sur chacun d’entre nous, nous commandant de suivre le rythme, de se lever tous les matins pour aller travailler, d’obéir à son chef, d’accepter sans broncher l’offre des produits de consommation marchands et médiatiques…

A travers l’exemple de la dépression, on voit comment l’utilisation propagandiste de la symbolisation psychiatrique permet d’éliminer toute défaillance, de dresser les consciences et resserrer les rangs derrière la norme socio-économique établie. Ce faisant, on saisit bien qu’elle génère un conformisme pathologique de masse, qui s’exerce par une violence symbolique d’autant plus insupportable qu’elle est totalement niée. Telle une prophétie auto-réalisatrice, elle provoque finalement cela même qu’elle prétend traiter : une subjectivité démoralisée, dont toute possibilité d’expression d’une pensée divergente, fusse-t-elle « dépressive », est condamnée…

Le seul moyen d’éviter cette dérive insensée de la psychiatrie sera d’en retrouver le sens éthique : ses limites épistémologiques doivent être strictement redéfinies, et les valeurs républicaines et déontologiques, conditions de la santé individuelle, réaffirmées. La psychiatrie bien comprise ne sera jamais autre chose qu’un système symbolique !

Haut de contenu