Du sadisme au texte et de son usage vivifiant

Lina Balestriere, Psychanalyste, Présidente de l’École belge de Psychanalyse, Co-directrice du Service de santé mentale Le chien vert à Bruxelles, Formatrice au Centre de formation aux cliniques psychanalytiques (Université catholique de Louvain).

Une éminente collègue me faisait part récemment de sa position critique par rapport à la psychanalyse : elle opposait théorie et pratique psychanalytiques, disant combien le corpus théorique psychanalytique lui semblait se scléroser et s’enfermer dans le commentaire infini de l’Auteur (Freud, Lacan, Klein, Bion...) alors que la psychanalyse comme traitement restait vivante grâce à l’inventivité des praticiens. La théorie psychanalytique s’acheminerait-elle vers la sclérose et la mort en opposition à la langue vivante de la pratique psychanalytique ?

Telle n’est pas ma position, la langue théorique demeurant pour moi un objet d’investissement incontournable, un ressourcement permanent et un plaisir de recherche constant qui nourrit ma position d’analyste et mon entendement.

L'attaque au texte

C’est que je suis profondément convaincue que le rapport vivant au texte prend toujours la forme d’une recherche. Il s’agit d’une expérience pulsionnelle de plaisir de pensée, de connexion avec cette pulsion épistémophilique dont Freud a parlé, faite de curiosité et de plaisir d’attaque au corps textuel. L’attaque au corps du texte me paraît centrale pour une lecture qui soit à la fois proche du texte et porteuse de notre propre recherche. J’emploie le terme fort d’attaque pour rendre sensible ce qui du sadisme et du plaisir sadique s’y trouve engagé : ce sont en effet les motions sadiques et le plaisir qu’elles engendrent qui portent l’attaque au texte. Et il est nécessaire que ce soit ainsi. Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder : cette phrase de Goethe que Freud aimait citer dit à la fois la transmission et le nécessaire travail d’appropriation de ce qui est transmis. Or, la véritable acquisition n’est jamais passive et le terme d’actif ne convient pas davantage à la qualifier. Il s’agit bien plus de mettre en œuvre et de soutenir les motions de lacération du texte, de sorte à le démembrer, à le mettre en pièces, pour ensuite – et seulement ensuite – procéder à la ré-articulation, au ré-assemblage des morceaux. L’attaque au corps du texte est ce qui permet de rentrer en contact intime avec le texte, le texte dans sa chair. Ce n’est qu’alors que le texte peut être revivifié, recevoir une nouvelle vie. Et cette nouvelle vie est celle qui est porteuse de notre style propre, de notre inflexion particulière ouvrant à d’autres questions et à d’autres articulations.

L’attaque sadique au texte a aussi d’autres vertus. Elle permet de dégrossir l’idéalisation qui ne manque pas de nous accompagner dans le rapport à l’Auteur. C’est pourquoi lire est un véritable travail, d’attaque, de deuil, de perlaboration de la curiosité sexuelle et de remise en jeu des identifications. Loin de comporter uniquement le déploiement de processus intellectuels, le rapport au texte convoque la pulsionnalité du lecteur et le travail que cette pulsionnalité peut engendrer : de l’attaque et de la mise à mort du texte à sa réanimation et à sa renaissance ; de l’idéalisation de l’Auteur à la désidéalisation et de celle-ci à une nouvelle mise en forme de la démarche idéalisante ; de l’identification à la désidentification ouvrant à une identification plus profonde.

L'élection

Je pense que c’est ici, sur le terrain de la transmission, que la psychanalyse rencontre sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. Les processus d’attaque, de désidéalisation et de désidentification rencontrent en effet un adversaire de taille : la question de l’élection. Tout analyste non seulement choisit, élit la psychanalyse comme théorie et comme traitement, de préférence à tous les autres, mais de plus il se sent élu par elle. Car la rencontre avec la psychanalyse met en jeu ces « préférences profondément enracinées » que Freud disait déterminer nos positions sur « les choses dernières, les grands problèmes de la science et de la vie »[1].

Il s’agit, me semble-t-il, de réfléchir au bon usage de la mégalomanie et de l’élection. Des restes actifs de mégalomanie habitent tout homme et toute femme se destinant à prendre une position thérapeutique, de « guérison ». La mégalomanie fait partie du « désir de guérir », peu importe le sens que l’on donne au terme de guérison. Mais ce désir convoque aussi la nostalgie la plus profonde de l’être humain, celle d’être pour l’autre l’unique objet d’amour, l’objet élu. Freud, qui se considérait le préféré de sa « jeune mère », a toujours souligné la « confiance particulière » et « l’optimisme inébranlable » que donne le fait d’être préféré ou distingué par sa mère[2]. Mais il a aussi souligné les ravages que peut comporter une identification massive à la position d’élu.

Le risque est présent que d’une langue vivante, pulsionnelle, propulsive, féconde en plaisir de pensée rigoureux et critique et en pratique de traitement exigeante et inventive, la psychanalyse devienne une langue, certes non pas morte, mais sclérosée et totalitaire.

Or, le trait génial de l’analyse freudienne est celui de rapporter l’élection au nom, à la densité d’un nom lorsqu’il se prétend unique : Dieu, Moïse, le juif, l’Amérique…C’est pourquoi il faut décondenser le nom pour sortir de la dimension à la fois aliénante et destructrice que la notion d’élection charrie.

Qu’en est-il pour nous, psychanalystes d’aujourd’hui, du nom de Freud ou de Lacan, de Mélanie Klein ou de Bion ? Qu’en est-il du rapport de l’analyste à la théorie qu’il élit et de laquelle souvent il se sent élu ? L’histoire du mouvement psychanalytique nous fait mesurer la puissance ravageuse du nom lorsqu’il se veut unique, engendrant par cette unicité la passion de l’élection et la haine guerrière qui l’accompagne.

Pour que la psychanalyse garde sa puissance de langue vivante, il nous incombe, à nous psychanalystes, la mise en chantier permanente de nos idéalisations, de nos élections, de notre rapport à la théorie, à nos maîtres, aux sociétés auxquelles nous appartenons. Dans cette démarche jamais achevée, la méthode analytique est notre alliée pour nous permettre de formuler et de re-formuler les tensions de ce champ de forces que nous appelons psychanalyse, sans tabous et sans interdits de pensée.

Bibliographie




[1] S. Freud (1920), « Au-delà du principe du plaisir », Essais de psychanalyse, Payot, 1970, pp. 120-121.

[2] S. Freud (1899), L’interprétation des rêves, PUF, 1967, p. 342, note n°1 de 1911.


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