Petite histoire du rétablissement et des médiateurs en santé mentale à Marseille

Vincent Girard, Coordonateur d'une équipe de santé communautaire Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille / Médecins du Monde

« Autant que possible, tous les servants (de l’asile), sont choisis parmi la catégorie des malades mentaux. Ils sont, plus que les autres, compétents dans ce travail exigeant, car ils sont plus souvent, gentils, honnêtes, et humains » (Pinel1).

Dans la diversité des sociétés étudiées par les chercheurs en sciences sociales, certaines personnes ont un itinéraire thérapeutique particulier qui les amène à être initiées, par l’expérience même de la maladie et de la cure, au pouvoir de guérir.

Les textes décrivant les fonctionnements des asiles français aux XVIIIème et XIXème siècles, révèlent que le personnel qui y travaille est souvent recruté parmi les malades guéris. Le patient devenu professionnel, le plus connu des aliénés français fut sans aucun doute Jean-Baptiste Pussin, qui, selon certains auteurs, fut, plus que Pinel et avant lui, celui qui libéra les malades de leur chaînes2.

Un des actes symboliques du changement fondamental de paradigme dans le traitement de la folie au XIXème siècle fut le fruit de la rencontre entre un ancien malade « guéri », Pussin, devenu professionnel au sein d’un asile, et un médecin, Pinel.

Pinel fut l’un des premiers médecins travaillant dans les asiles à parler de rétablissement et de guérison à propos de la maladie mentale3.

La psychiatrie contemporaine anglo-saxonne, sous l’impulsion initiale d’un mouvement d’usagers de la psychiatrie, et devant un corpus scientifique s’accumulant depuis plus de quarante ans, se saisit à nouveau, un siècle plus tard, de cette idée du rétablissement, en proposant d’utiliser le savoir des personnes rétablies. Les acteurs des politiques de santé utilisent aujourd’hui le terme de « soins orientés autour du rétablissement ».

Un des outils singulier des soins orientés autour du rétablissement est d’engager des personnes rétablies comme professionnels au sein des équipes soignantes psychiatriques.

Petite histoire du concept de rétablissement

Largement développé depuis 15 ans dans les pays anglo-saxons, le concept de rétablissement reste méconnu en France. Les psychiatres français emploient plus volontiers les termes de stabilisation et de rémission et restent souvent attachés à l’idée de chronicité.

Le « rétablissement » est un concept qui part de l’expérience des personnes. Il est né dans le champ de la santé mentale en Amérique du Nord dans les années 70-80. Sa promotion fut d’abord le fait des personnes atteintes de maladie mentale et de leurs familles à travers le mouvement d’associations d’usagers, dans le sillage du mouvement pour les droits civiques. Dans un second temps, ce concept a été repris par différents chercheurs qui ont mis en évidence la réalité épidémiologique, clinique, sociale et politique de ce phénomène. Des enquêtes conséquentes et répétés depuis plus de quarante ans, montrent que 40 à 60 % des personnes atteintes de schizophrénie se rétablissent plus ou moins rapidement, et peuvent mener une vie satisfaisante. Devant cette nouvelle évidence scientifique et la pression des associations d’usagers, les professionnels soignants anglo-saxons réforment, avec plus ou moins de profondeur, leur système de soin en santé mentale, en se référant à ce nouveau concept depuis plus de dix ans.

Des critères de rétablissement ont été proposés, comme l’intégration dans la communauté, la capacité à se gérer soi-même, à développer des activités sociales, à se redéfinir et à reconstruire un sens de soi. Aujourd’hui, le « rétablissement » propose une façon nouvelle de penser le soin. Il existe des soins orientés autour du rétablissement et des politiques nationales de santé construites à partir de ce paradigme. Les personnes malades y prétendent jouer un rôle de premier plan dans la co-construction et la mise en place de ces nouvelles politiques de santé, de ces nouvelles pratiques de soins, ainsi que dans les recherches conduites dans ces domaines. Ce terme s’oppose en outre à l’idée d’incurabilité des personnes malades et à une image de personnes faibles et sans capacités, ce qui est une violence supplémentaire qui leur est faite. Le rétablissement parle du parcours et du combat des personnes face à la maladie et à l’exclusion. Une politique du rétablissement reconnaît l’intérêt des expériences des personnes et utilise leurs compétences.

Petite histoire du programme de médiateurs en santé mentale à Marseille

Un exemple paradigmatique de l’utilisation de ces compétences est la professionnalisation, dans les équipes de psychiatrie, de personnes ayant vécu l’expérience, à la fois de la maladie et du rétablissement, comme médiateur/intermédiaire.

Le programme médiateur de santé mentale à Marseille s’inscrit dans un contexte historique local particulier. Dans les années 90, à Marseille, l'irruption de l'épidémie de SIDA modifie la lecture sanitaire de la toxicomanie. Une politique de santé, venant des pays anglo-saxons, « the Harm reduction model »4, va proposer, au sein d’une palette de stratégies, que des usagers interviennent comme intermédiaires entre le système de soin dit « de droit commun » et les personnes malades, dans une démarche d’« aller vers ».

Le recrutement se faisait alors sur des critères de connaissance du milieu des usagers de drogues et de compétences en termes de création de lien, mais pas sur les compétences liées à une trajectoire de rétablissement de l’addiction.

Le programme de médiateur de santé mentale, co-construit par Médecins du Monde et l’APHM[1], intègre progressivement, depuis 2005, des personnes inscrites dans des processus de rétablissement, comme professionnels dans une équipe de « psychiatrie précarité ». Ce programme pilote marseillais s’est inspiré du programme de travailleurs pairs développé depuis 1995 à New Haven (Etats-Unis). Il a construit, depuis 2003, des liens de partenariat en termes de recherche et d’échange de pratiques avec l’équipe anglo-saxonne de Larry Davidson, Yale Program for Recovery and Community Health.

Aujourd’hui 3 médiateurs sont salariés d’une équipe mobile psychiatrie précarité de 14 professionnels. Ils développent des compétences dans le travail de rue, mais aussi à l’hôpital et dans les visites à domicile. Ils tentent de convaincre les institutions de s’adapter aux besoins des personnes, aident les « patients » à mieux négocier leur droits et mieux comprendre les règles du jeu et les stratégies de rétablissement. En appartenant aux deux mondes, celui des malades ou ex-malades et le monde des soignants, ils sont les témoins privilégiés des différences de points de vue et des ponts qu’il reste à construire entre ces deux mondes.

Ils sont aussi la preuve que le rétablissement est une réalité et que c’est une expérience qui peut apporter un savoir supplémentaire essentiel qui doit être diffusé par les pairs.

Notes de bas de page


[1] Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille

1 Weiner D.B.1979.The apprenticeship of Philippe Pinel: a new document « observations of Citizen Pussin on the Insane ». American journal of Psychiatry, 36(9), 1128-1134.

2 Caire Michel.1993. Pussin avant Pinel, L’information psychiatrique, 69, §, 1993, 529-538.

3 Davidson L, Rakfeldt Jaak, Strauss J. 2010. The roots of recovery movement in psychiatry. Lessons learned. Edt willey-blackwell.

4 Feroni I, Apostolidis T., 2002. Drogues et toxicomanies : politiques de prévention et usages des drogues à Marseille : Faire Savoirs, 2002, (1), 19-26.

Haut de contenu