Edito

Christian Laval

Jean Furtos

La prise en compte de la place et du savoir des usagers s’est souvent fait, en France, sous la modalité du conflit identitaire, tout particulièrement en santé mentale. Depuis plusieurs décennies, la politique de reconnaissance et de transmission des savoirs profanes s’est cependant progressivement imposée, par <personname productid="la loi. Mais" w:st="on">la loi. Mais</personname> voici que, dans ce champs que l’on croyait pacifié, les discussions actuelles sur l’introduction de pairs-aidants, ou médiateurs de santé rémunérés au vue de leur expérience de la maladie, porte à nouveau à incandescence les problématique identitaires : qui est qui, qui soigne, qui est soigné ? Les pairs-aidants vont-ils remplacer à moindre coût les professionnels de santé ?

Les contributions de ce numéro sont pour la plupart, et c’est une surprise, marquées du sceau d’un consensus approbateur, ou de critiques modérées ; elles ne reflètent pas le ton vif des discussions entendues ici ou là, au comité de rédaction de Rhizome, par exemple. Elles ont en tous cas l’avantage de resituer ce mouvement dans l’histoire de la seconde moitié du 20ème siècle. L’entrée en scène des savoirs profanes n'est ni hexagonale ni psychiatrique. La toile de fond est celle du mouvement américain des droits civiques des années 60, qui mettent sur pied des principes et des pratiques en rupture avec le modèle médical, dont certains aspects ont été considérés comme maltraitants. Les scènes d’expérimentation sont celles des usagers de drogue, qui inventent les prémisses d’une politique de réduction des risques, mais aussi celle des personnes handicapées autour de la notion de vie autonome.

Ce rappel historique, marqué du sceau de l’extériorité par rapport au monde psy, oblige à être attentif à la manière dont, depuis peu, des concepts comme le rétablissement (recovery), la notion précisément de pair-aidant, l’auto-support, l’éducation thérapeutique des patients, s’accommodent au contexte national, dans le secteur de la psychiatrie, et plus largement dans le champ de la santé mentale.

L'entrée de cette problématique dans le monde de la culture psy pose de nombreux enjeux où savoir, pouvoir et identités sont inextricablement liés.

Si le vécu personnel (professionnel et non professionnel) est en effet un élément à considérer pour la pratique des soins, on doit admettre possible une redistribution des savoirs professionnels et profanes. Parmi les questions mises en jeux, retenons en trois :

  1. Si la reconnaissance des savoirs profanes, notamment issus de l’expérience de la maladie, va jusqu’à former, voire professionnaliser, ceux qui se définissent a priori comme des experts autodidactes, quelles en sont les conditions et les limites ?
  2. Comment faire en sorte qu’une montée en généralité de l’expérience subjective, en elle-même précieuse, ne s’accompagne pas du risque réactionnel de standardisation managériale des pratiques, d’individualisation des responsabilités, ou, à l’inverse, d’une nouvelle langue de bois autour de l’idéalisation « du vécu ».
  3. Comment faire, enfin, pour que le mouvement de professionnalisation de l’expérience de la maladie, visant des compétences et des capacités individuelles, ne se substitue pas à ce qui s'est historiquement construit comme un savoir collectif d'usagers, concernés par une cause qui les implique sur une scène autant technique que politique ?

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