Adolescence et Société : une crise peut en cacher une autre

Jean Darrot - Chef de service de l'intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile, Annecy

 

Un quart des adultes sans domicile fixe n'habitaient déjà plus chez eux à l'âge de 16 ans : la souffrance dite "psycho-sociale" commence donc de bonne heure. Le qualificatif de psycho- social est d'ailleurs un peu gênant ou pléonastique, pour des soignants dont la discipline est référée à 1'unité psycho-socio-biologique de l'être humain. La souffrance s'inscrit toujours dans une dialectique paradoxale faite de ruptures et de confrontations, interrogeant trois espaces plus ou moins imbriqués : l'intime d'un sujet, le privé d'une famille, le public d'une communauté sociale. A ces espaces correspondent trois niveaux de mise en tension et en perspective, avec leur dynamique propre, mais aussi leurs empiétements, leurs chevauchements, leurs conflits et leurs résonances mutuelles. Examinons successivement ces différents espaces.

Tout d'abord, le malaise de l'adolescent : la souffrance intime. L'adolescence est un mouvement dynamique de maturation de la personne. Après la mise en place très conflictuelle et tumultueuse des structures mentales, dès les premières années de la vie, l'enfant a connu entre 6 ans et la puberté une période dite de latence, de déconflictualisation propice au plaisir d'apprendre et de découvrir. Avec la puberté et l'accès à un corps et un statut d'adulte, l'identité bascule à nouveau et plus rien ne va de soi: des conflits se réactivent entre les aspirations du jeune, ses capacités physiques et sexuelles nouvelles, les limites culturelles et sociales qui lui sont opposées. C'est un état de crise, auquel inévitablement participe l'entourage. Car il n'est pas évident qu'on en sorte, et les parents la revivent à travers celle de leurs enfants. C'est vrai aussi des maîtres, des éducateurs et des soignants comme de toute la communauté sociale : d'où la crudité parfois sauvage des affrontements sur le thème de l'adolescence.

Sur la fragilité propre à cette période de la vie, toutes sortes d'idées reçues circulent. Il est vrai qu’elle est dominée par des menaces de déliaison : dans la personne de l'adolescent comme dans son commerce avec ses proches. Il y a la destructivité, la précipitation du temps, la fascination pour l'image renvoyée par autrui, le surinvestissernent de l'acte au détriment de la pensée, la péjoration de l'avenir social et professionnel, l'exaltation amoureuse, l'ambivalence passionnelle envers les parents... Tout cela est vrai. Mais ce qui rend l'adolescent fragile est beaucoup plus intérieur : ce ne sont pas les événements, c'est l'histoire qu'il se raconte. Ce n'est pas que son avenir soit fermé, c'est qu'il s'en considère indigne et coupable. Ce n'est pas qu'il ne soit pas aimé, c'est qu'il se trouve nul et sans charme. Ce n'est pas qu'il ait "la haine" contre le monde adulte, c'est qu'il cherche à punir en lui cette haine. Et dans les conduites suicidaires à cet âge, ce qui apparaît particulièrement en souffrance, c'est l'estime de soi, l'exercice de sa compétence à lutter, à s'autoriser, à rêver.

Au delà de l'intime apparaît le malaise de la famille : la souffrance privée. L'adolescence des enfants, c'est toujours la rencontre et l'affrontement avec l'adolescence des parents, voire des grands parents. Les familles ont bien sûr leur configuration propre: crises conjugales, séparation des parents, structures monoparentales ou familles reconstituées, couples parentaux frileux ou isolés, parents malades mentaux, chômeurs ou marginaux, familles incestueuses, sévices... Tous ces drames sont tristement présents dans les facteurs qui fa- vorisent les conduites antisociales. Educateurs, enseignants et soignants ont à y prêter attention pour offrir une aide quand le risque est repéré. Le recours à un tiers peut être décisif pour rompre de prétendues malédictions transgénérationnelles : parents battus devenant maltraitants etc... Il est toujours temps de déclôturer de telles répétitions. Ce qui est plus étrange, c'est de voir certains jeunes réactiver des conflits qui étaient ceux des parents avec leurs propres parents et plus précisément ceux de ces conflits qui ont été cachés, comme mis en réserve pour la génération suivante. Plus étrange encore : ce sont les traumatismes les plus profonds et les plus archaïques comme les incestes qui ont tendance à être plutôt transmis de la sorte que mis en représentation ou résolus dans le conflit. Alors souvent, dans la souffrance endossée confusément par un adolescent vient affleurer une souffrance ininterprétable car venue d'ailleurs : identité personnelle et identité familiale sont ici fusionnées. La conduite suicidaire vise alors à une séparation, une libération ou une rupture qui n'ont pas pu se faire avant. C'est souvent à ce type de problématique que les familles résistent le plus fortement, rejetant et isolant l'adolescent qui souvent assume délibérément ce statut de bouc émissaire. Certaines trajectoires d'immigration y sont propices. Il est clair qu'en pareil cas ce sont les familles qu'il faut aider : rien ne sert de prodiguer isolément des soins quand la violence n'est pas repérée dans son origine. Le paratonnerre ne sait rien de la foudre.

Troisième dimension à prendre en compte, la maladie des liens sociaux : la souffrance publique.

Les jeunes sont aujourd'hui l'objet de mouvements passionnels : tantôt sacralisés, tantôt diabolisés... Les familles également : tour à tour sanctuaires, creusets de l'ordre culturel ou fossoyeurs des garanties sécuritaires quand on en appelle noblement à la responsabilisation des parents. Un exemple : une jeune fille de 15 ans, récemment hospitalisée pour une tentative de suicide, révèle sa détresse en présence de sa mère. Ces deux femmes vivaient seules dans une précarité digne et discrète mais quotidienne. Avant Noël, la jeune fille succombe à une campagne publicitaire particulièrement ciblée sur les jeunes pour l'achat d'un pack téléphonique. A la souscription du contrat on s'avise qu'elle est mineure : on lui réclame simplement la carte d'identité photocopiée de sa mère et on recueille sa signature. A la première facture, la mère qui n'a pas un sou l'accable de reproches puis cherche à faire annuler le contrat. L'agence et le commerçant exigent alors de la mère un dépôt de plainte contre sa fille, ce qu’elle refuse. A la gendarmerie qu’elle consulte malgré tout, personne ne s'avise de l'illégalité d'une telle procédure. Pour ces deux femmes quelque chose s'est brisée.

Les jeunes, dont on invoque avec compassion le malaise et les difficultés d'insertion, ont une place de choix sur le marché de la consommation : on la leur concède sans état d'âme et les techniques de vente sont autrement plus efficaces que les programmes éducatifs. Quand il s'agit de les secourir, on fait très peu d'efforts pour faciliter l'accès des jeunes aux soins. La gravité des tableaux dépressifs à cet âge est unanimement invoquée mais les dépressions sont encore très rarement diagnostiquées. La plupart des antidépresseurs sont réputés contre indiqués chez les enfants, petits et grands, comme les antalgiques étaient refusés aux enfants jusqu'à une période très récente. Sur le prétendu "monde de l'enfance", la société se raconte des histoires et des boniments lénifiants : dans la pratique sociale, on ne leur fait pas de cadeau. Il y a là, véritablement une duplicité collective.

A travers l'histoire, l'affrontement des générations a toujours existé. Dans la République d'Athènes, ancêtre des démocraties occidentales, les statuts sociaux étaient étroitement codifiés . Entre la Cité et la périphérie, l'affiliation de l'autre à la communauté faisait l'objet d'un traitement cultuel ritualisé.  Pour chaque catégorie "d'étranger", une divinité médiatisait la rencontre : la Gorgone pour le Barbare, Artémis pour la femme, Dionysos pour le jeune. Rien ne subsiste aujourd'hui de ces procédures d'initiation et les statuts sociaux sont plus flous, les différences mal jalonnées, les identités incertaines. Entre le citoyen et le pouvoir, l'étranger et l'indigène, l'homme et femme, l'adulte et l'adolescent, "pareil" et "pas pareil" ne sont plus reconnus dans leurs distances ni dans leurs rencontres. Or, l'adolescence, c'est l'expérience de se reconnaître pareil à soi quand on change pour devenir grand. Chacun est alors amené à intérioriser, dans sa culpabilité personnelle, les tensions que la société ne ritualise plus.

Si telle est bien la situation, alors reconnaissons, en dépit des imprécations médiatiques, que les jeunes d'aujourd'hui ne vont pas si mal et qu'ils seraient même plutôt sages. Tout le bruit qu'on leur prête n'est ni très nouveau, ni vraiment grave : les banlieues et leurs violences, rapportées aux violences du marché, ce n'est pas la guerre mondiale!

Soigner la "souffrance sociale" nécessite de travailler à tous les niveaux à une révision des perspectives, convoquer les compétences respectives et les flexibilités du jeune, de la famille, du groupe social, quitte à organiser pour un temps les tensions. Il s'agit donc de créer des cadres de négociation pour contenir les angoisses et les élaborer ensemble. De tels cadres doivent être clairs et les mandats bien délimités : éducatifs, sociaux, judiciaires, thérapeutiques. Car dans la multitude des dispositifs et dans nos milieux en perpétuelle recherche, toujours sollicités par la nécessité d'agir, la confusion nous guette.

C'est pourtant à ce seul prix que pourra être représenté et pensé ce qui est en train de se faire dans les strictes limites de nos mandats respectifs : ce serait déjà prendre soin de nos jeunes. Mais au delà, un autre chantier pourrait s'ouvrir : rechercher aux confins de nos logiques professionnelles autorisées, des espaces de rencontres et d'élaboration où la dynamique de l'adolescence en devenir, avec ses doutes et ses incertitudes, apporterait toute sa force politique à la maturation culturelle du groupe social. L'enjeu d'un tel chantier serait alors le soin offert par les jeunes à l'adolescence de la société.

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