Quand la précaution se fait menace souverraine...

Dominique Deprins, Psychanalyste, Professeure de probabilités et statistique aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles ; membre du Collège pluridisciplinaire d’experts de l’Observatoire du Principe de Précaution

À Ernst Bloch et l’ouverture des possibles dans son Principe Espérance, quand le réel laisse une place – celle de la contingence - au désir utopique, Hans Jonas répond par son Principe de responsabilité (1979) par lequel il tente de concilier une heuristique de la peur, un exercice actif du doute et une éthique de la responsabilité pour la civilisation technologique. Sa réponse est cinglante : « La nature ne pouvait prendre de plus grand risque qu'en laissant naître l'homme ». L’homme que l’on pouvait croire innocent à jamais, délivré du péché originel depuis que « Dieu est mort », est au contraire la faute qui cause la ruine du monde de la Nature et menace sa propre espèce.

Par le Sommet de Rio (1992), le Traité de Maastricht (1992) et, en France, parla loi Barnier (1995) puis la Charte de l’Environnement (2005), c’est le Principe de Précaution qui fait son entrée dans le droit positif. Il se trouve au cœur des plus vifs débats scientifiques, technologiques et éthiques actuels. F.Ewald (1997) introduit cette logique de précaution comme l’héritière des trois grandes questions – environnementales, sanitaires et industrielles – relatives aux problèmes contemporains de sécurité. 

Que l’on ait alors jugé nécessaire de se prémunir de ces agissements humains irresponsables qui pourraient nuire gravement et irréversiblement au bien de tous et de chacun, notamment en matière d’environnement, cela tombe sous le sens. C’est l’idée même du Principe de Précaution ; la précaution a donc semblé nécessaire mais « elle exige[ait] sa propre régulation » (F.Ewald, 1997). 

Pourquoi ce principe qui se voulait un principe général d’action s’est-il, le plus souvent, transformé en un principe d’abstention ou d’inhibition, voire de délation ? Pourquoi ce principe a-t-il largement dépassé sa visée première des dommages collectifs prenant allure de catastrophe pour s’appliquer désormais aux dommages individuels ? Pourquoi cette plongée de l’homme de la précaution dans une défiance de principe face à l’inconnu et à la nouveauté plutôt que son attrait ? Pourquoi ce retranchement dans le doute sans fin et la suspicion sur tout et, a fortiori, sur tout ce qui est complexe et incertain ? Pourquoi ce besoin de maîtrise sur tout, y compris sur l’autre ? Pourquoi désormais cette bascule systématique dans l’évitement du pire plutôt que la quête du meilleur (F.Ewald,1997) ? Dans l’affliction d’un avenir sur lequel plane une menace angoissante plutôt qu’un parti pris du futur avec ses anticipations désirantes ? Dans un immobilisme inquiet où il n’est nul repos ?

 Les risques non-finis, extrêmes et irréversibles, doublés d’une incertitude scientifique, qui sont visés par la logique de précaution sont-ils vraiment des « nouveaux risques » (C.O. Doron, 2010), comme on le pense aujourd’hui ? Le schizophrène, le pédophile et le terroriste sont les trois figures contemporaines de la dangerosité ; ils ont toujours existés mais participent pourtant de ce « risque nouveau » qui menace la société qui cherche à s’en prémunir par l’intolérance du risque zéro. Que ces risques soient nouveaux ou pas, quand la société se vit désormais fragile, ils sont vécus comme des événements hautement improbables, trop lourds de conséquence ; des « cygnes noirs » (N.Taleb, 2009), rejetons d’un « hasard sauvage  » (N.Taleb, 2008), devenu, tel un Dieu immanent, la racine de la causalité. Une nouvelle façon de « gouverner sans gouverner » (T. Berns, 2009) par l’incertitude, quand l’objectivation des risques ne suffit plus à cacher une incertitude plus fondamentale?

La précaution n’est donc pas qu’un principe ; elle est cette attitude par rapport à l’incertain qui vient toucher à cette incertitude fondamentale, dimension essentielle de l’existence humaine. Elle n’est pas la prudence qui détermine le rythme de la marche à suivre mais n’exclut pas le risque ; pour Aristote déjà, elle protégeait de l’hybris, la démesure par la rivalité avec les dieux que Pindare voyait comme la « mère effrontée du mépris ». La précaution n’est pas non plus la prévoyance quand les événements sont dus au mauvais sort ou à la chance et qu’ils poussent ainsi les hommes à être solidaires dans l’adversité ou dans la félicité. Elle n’est pas non plus la prévention qui recourt à la science pour objectiver les risques et leur donner un prix  (F.Ewald, 2010). Aujourd’hui, le précautionneux, enfant puîné de la science, est confronté à cette « vacance mentale propre à la pensée occidentale » (J.Clair, 2005), au vide laissé par Dieu qui est mort, par la science qui inquiète plus qu’elle ne pacifie et par l’effritement des solidarités depuis que l’homme veut avoir la maîtrise de l’événement même et de la rupture de la trame quand ce dernier surgit. Il n’y a plus d’alibi, plus de grand Autre, lieu attendu de la vérité; ni Dieu, ni science, ni Providence pour offrir une garantie qui viendrait habiller cet abîme auquel l’existence de l’homme est adossée.

L’homme de la précaution a horreur du vide qui, pourtant, est structurant. Alors, pour le combler, il « ne cesse de [vouloir] connaître et de ne pas comprendre » (P. Valéry, 1945) dans sa mélancolie faustienne du savoir ; confronté à une insupportable inintelligibilité, il nourrit le rêve d’un savoir absolu, tapi sous l’illusion du risque zéro. En suppléance de ce grand Autre qui n’existe pas, la logique de précaution exhorte au savoir pour pouvoir anticiper et prévoir sans limite, et tenter de limiter en retour tout excès présumé qui constituerait une menace pour la planète, pour la postérité et pour chacun. Elle tente d’épuiser la question de la vérité par une rationalité étroite ; celle de l’objectivation et de l’évidence factuelle au caractère surfacique, quand il ne reste que les choses elles-mêmes pour avoir force de preuve. 

Parallèlement, la logique de précaution a défini une éthique des rapports que l’homme entretient au risque, au savoir, à la vie et à l’autre ; c’est dire sa conscience d’un mal au cœur du projet scientifique mais aussi au cœur de son rapport à l’autre. C’est poser la question de « l’Autre méchant » ; au fond, un grand Autre, ange déchu, consistant dans sa méchanceté. C’est, bien sûr, évoquer la paranoïa, cette certitude d’être visé par l’autre. Mais il serait faux de penser que la méchanceté imputée à l’Autre est l’apanage du paranoïaque ou même du psychotique. Elle est même constituante du sujet (J.Lacan, 1949) : le moi humain, c’est d’abord l’autre, avec une rivalité primordiale de l’ordre du « c’est lui ou moi ». Bien sûr, la plupart du temps, le langage négocie et apaise cette lutte à mort mais personne n’en sort indemne. Dans la société du regard, chacun a plus que jamais l’autre à l’œil pour d’excellentes raisons. On comprend la place vacante laissée à cet Autre méchant et menaçant dans une société désormais sans Autre, donnant libre cours aux explications insensées de nos fantasmes et de nos angoisses. 

S’il est une invention qui avait été conçue pour faire taire nos angoisses métaphysiques, c’est la probabilité, cette rationalité du hasard. Dans le gouvernement de l’incertain, la probabilité devait être promue aux premières loges ; elle est, en effet, au cœur des débats contemporains autour de la maîtrise de l’incertain et du risque. Inaugurée en 1654 par Pascal pour transformer l’incertain en action – laquelle appartient au registre de la certitude -, elle était « le dernier refuge du savoir » (L.Thirouin, 1991) posant d’emblée l’existence d’une limite au savoir et attestant de l’infirmité de la raison. Laprobabilité était alors, par son calcul, cette signature de l’abîme par laquelle Pascal déjouait le vide en le traitant pour mieux lui échapper. Par sa logique ternaire à laquelle appartient sa probabilité, Pascal ouvre, en même temps, les chemins de la subjectivité ; une subjectivité qui puise ses racines dans une rationalité paradoxale. Aujourd’hui, la probabilité se « déprobabilise » dans cette façon d’assimiler le savoir à l’ignorance et de viser dès lors les « cygnes noirs » hautement improbables plutôt que ce qui est le plus probable comme règle de décision : ce ne sont pas de « vraies probabilités » (J.Von Plato, 1994) puisque, à la limite de l’achèvement de toutes les connaissances promu par le précautionnisme contemporain, s’achèveraient du même coup toutes les probabilités réduites ainsi à 0 ou à 1. 

C’est le mythe de la totalité. Si Pascal a su concevoir une probabilité destinée à « travailler pour l’incertain » sans l’éradiquer par la certitude de l’action, l’homme de la précaution utilise la probabilité pour travailler contre l’incertain dans l’illusion d’une certitude aussi absolue que son savoir. Si « [l’action] arrache à l’angoisse sa certitude » (J.Lacan, 1962), par contre, l’inhibition, l’abstention, le soupçon et « le doute sans fin [qui] n’est même pas un doute » (L.Wittgenstein, 1969) auxquels mène une logique d’infinies précautions, ne sont là que comme des leurres pour combattre l’angoisse, ce régime de certitude auquel nous ne renonçons pas.

 « Tout est cerveau ! Tout est médicament ! Tout est corps ! Tout est social ! Tout est parole ! Tout est génétique ! » (afpep, 2010); autant de mondes où prospère le règne du symptôme inquiétant à éradiquer, grâce à une solution simple objectivant une causalité réductrice et simpliste au mépris de la complexité. Avec le Tout qui n’est jamais vrai, c’est l’incertain qui s’efface. Et quand l’incertain s’efface, c’est le jeu des équivocités du langage attestant de son « au-delà » comme instance cardinale qui disparaît dans un langage communicationnel et gestionnaire, sans obstacle ; c’est « la tolérance qui s’étiole, la confiance qui vacille » (afpep, 2010) et, au bout du compte, le sujet qui s’évanouit quand sa souffrance psychique est le dernier vestige de son désir fauché. 

Renoncer au Tout, c’est, pour l’homme de la précaution, faire le terrible « aveu d’un sans alibi » (J.Derrida, 2000). C’est oser sortir de la nescience de ce qui anime son désir et de ce qui l’inscrit dans un lien social. Le courage de l’inavouable, toujours menaçant, pour gagner l’audace d’un pari sur la vie avec son incontournable dimension d’incertitude. Une aptitude à prendre la chance quand elle passe, lorsque la victime cède la place à celui qui peut être trahi sans que ses structures mentales et sociales ne menacent indéfiniment de se dissoudre.

 


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