Edito : contribution à la notion de paranoïa sociale

Jean Furtos

Appelons paranoïa sociale cette capacité native de l’individu et du groupe à projeter l’intolérable à l’extérieur : le mal et la maladie viennent du dehors, la mort même vient du dehors. Pourtant, dès que l’on parle de cette notion, des critiques surgissent : « vous allez psychiatriser la société », « vous allez rendre confuse la limite entre les persécuteurs réels (à combattre) et le délire de persécution (à traiter) ». Il est vrai qu’il vaut mieux éviter ces confusions.

Sur le plan anthropologique cependant, on sait que les sociétés traditionnelles utilisent explicitement le modèle projectif, ce qui permet l’instauration de rituels collectifs visant à laisser au dehors ce qui doit l’être. On croyait que la modernité, basée sur le primat de la raison, aurait intégré le mal et la mort à l’intérieur du sujet moderne, éradiquant la guerre et privant la pensée projective de sa légitimité.

Mais la notion de paranoïa sociale vient contester cette intégration. Dans un monde de toute façon globalisé, les processus projectifs se déploient normalement, structurellement, comme une donnée de base de toute psyché collective. Fait important, ces processus peuvent s’exacerber en situation de précarité, ce qui se passe actuellement, et attaquer la confiance et le contrat social organisateurs de consensus. Dans ces conditions, le clivage entre le bon et le mauvais, l’ami et l’ennemi, se renforce et transforme les modalités de l’action politique : la projection au dehors tend à se fixer, à se rigidifier, à s’intensifier, avec une multiplication diffuse du dangereux.

C’est autour de cette exacerbation, en France et ailleurs, que tournent les textes de ce numéro qui, avouons-le, a été difficile à construire. L’évolution du principe de précaution, certains effets d’internet et l’évolution des lois voisinent avec les difficultés pratiques d’un chef d’établissement scolaire face à la violence ou la perplexité d’une mère de famille confrontée à des consignes sécuritaires qui ne facilitent pas la confiance.

Souhaitons que cette contribution aide à penser la situation actuelle, notamment celle de la clinique psychosociale, pour garder une pensée complexe et une capacité d’agir susceptible d’atténuer les effets excitants de la paranoïa sociale contemporaine.

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