Le corps en acte : Temps du corps et temps de la vie à l’adolescence

Pascal Roman, Psychologue, Psychothérapeute, Professeur de psychologie clinique, psychopathologie et psychanalyse, Laboratoire LARPsyDIS - Institut de Psychologie, Faculté des Sciences Sociales et Politiques, Université de Lausanne (Suisse)

Comment envisager l’avenir dans un corps en pleine mutation à l’adolescence ? Comment, en référence aux propositions de Philippe Jeammet, se projeter dans cet autre qui advient, tout en conservant un sentiment d’identité suffisant ? Devenir un autre tout en demeurant le même ? En d’autres termes, dans le contexte d’instabilité somato-psychique de l’adolescence, quelles seraient les conditions pour une inscription dans un temps à venir suffisamment approprié par l’adolescent ?

J’ai proposé de considérer le temps de l’adolescence comme le temps privilégié des « corps en acte ». En effet, l’événement pubertaire, ou « traumatisme pubertaire » pour suivre la formulation de Philippe Gutton, ouvre sur une mobilisation singulière du corps. L’adolescent se trouve ainsi contraint, du dedans pourrait-on dire, à une série de transformations physiologiques auxquelles il ne peut que souscrire, passivement. Bien souvent, la seule issue de l’adolescent consiste à procéder à un retournement de cette passivité subie (on parle de « passivation ») en son contraire, l’activité. Le corps de l’adolescent, mu par l’exigence pulsionnelle, va trouver différentes modalités de « corps en acte », qui lui permettront une forme de compromis face à la radicalité de l’irruption pubertaire. Soulignons ici que cette irruption, si elle introduit la dimension de la temporalité psychique, constitue également, nous l’avons rappelé, une expérience traumatique qui, par essence, brouille les repères de la temporalité. En d’autres termes, là où le traumatisme pubertaire envahit la vie psychique, l’inscription temporelle de l’adolescent se trouve prise en défaut. On pourrait parler d’une forme de collapsus temporel, court-circuitage et/ou écrasement de la différenciation chronologique des temps de l’enfance et des temps de l’adulte, dont témoigne en particulier la clinique des adolescents engagés dans des agirs sexuels violents[1].

Sans doute la grande majorité des adolescents sont-ils en mesure d’inventer des modalités d’aménagement face à l’expérience pubertaire : les modalités de « corps en acte », qui servent de support à ces aménagements, empruntent à ce que l’on nomme habituellement les « conduites à risque » (prise ponctuelles de toxique, mise en jeu d’une sexualité à la limite, expériences diverses dans le registre de l’extrême et mise à l’épreuve de la transgression…). On peut considérer ces aménagements comme des tentatives plus ou moins structurantes de s’inscrire dans une temporalité, d’abord marquée par le versant le plus narcissique des investissements (se garantir dans une continuité d’être, face aux différents indices qui signent la radicalité des bouleversements identitaires), avant de pouvoir prendre une voie davantage objectale, c’est-à-dire prendre le chemin de l’inscription dans une lignée, par la voie des mouvements qui concourent à une ré-affiliation au groupe familial.

En contrepoint, les adolescents que l’on qualifie parfois d’adolescents « difficiles », se présentent dans une impossibilité de tenir en tension ces différents enjeux de la crise pubertaire. Pour eux, l’adolescence comme temps du « corps en acte » prend la forme d’agirs qui mettent en péril la continuité de leurs investissements et/ou qui témoignent de la grande précarité de leurs ressources narcissiques. On peut nommer, de manière non exhaustive, les différentes formes d’agirs violents, auto-agressifs (auto-mutilations, mouvements suicidaires, addictions…) ou hétéro-agressifs (agirs violents et agirs sexuels violents) qui agitent certains adolescents, tout comme ils mettent à mal les adultes qui en ont la charge. D’une certaine manière, ces expressions d’agirs signent un gel de l’inscription dans la temporalité, dans la mesure de la convocation répétée de l’expérience traumatique (Jean Guillaumin parle « d’appétence au traumatisme » dans le temps de l’adolescence)… l’enjeu consistant dans une possible intégration de ces expériences au sein d’un réseau de sens, soutenu par un environnement en mesure d’accueillir et de contenir les manifestations des « corps en acte » adolescents, en se dégageant de réponses par trop marquées par la rétorsion.

Si la pulsion peut échapper à la tyrannie de la satisfaction immédiate, et trouver des voies de dégagement dans le registre des intérêts intellectuels et/ou sociaux, alors s’ouvre une autre modalité d’inscription pour l’adolescent, qui est celle de l’inscription dans une histoire, celle de sa famille, de son quartier, de sa communauté, de son pays… histoire qu’il pourra choisir d’habiter selon des modalités d’engagement qui lui sont propres.

Note de bas de page

[1] J’ai défendu l’idée selon laquelle les agirs sexuels violents à l’adolescence mobilisaient une figure dans le registre de la « confusion des langues » (Ferenczi S. (1933), « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », Œuvres Complètes Psychanalyse 4, Paris, Payot, 1982, p. 125-138), dans la mesure du collapsus temporel entre les registres de la sexualité (sexualité infantile versus sexualité génitale adulte).

Bibliographie

Jeammet P. (1980), Réalité interne et réalité externe à l’adolescence, Revue Française de Psychanalyse, 44, p. 498-542

Marty F. (2005), Initiation à la temporalité psychique. Que serait la temporalité psychique sans l’adolescence?, Paris, Psychologie clinique et projective, 11, p. 231-256

Roman P., Dumet N. (2009), Des corps en actes : symbolisation/désymbolisation à l’adolescence, Toulouse (Erès), Cliniques Méditerranéennes, 79, p. 207-227

Gutton P. (1991), Le pubertaire, Paris, P.U.F, et Gutton P. (1996), Adolescents, Paris, P.U.F

Guillaumin J. (2001), Besoin de traumatisme et adolescence, in Adolescence et désenchantement, Bordeaux, L’Esprit du Temps, p. 9-21

Roman P. (2003), Les aménagements-pseudo : figures paradoxales de la résolution de la crise adolescente, Genève, Psychothérapies, 23, 3, p. 139-14

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