L’avenir c’est maintenant

Serge Lesourd, Professeur de psychopathologie clinique Université de Strasbourg, Psychanalyste

Le but de tout passage adolescent est, face aux bouleversements qu’impose le biologique, de devenir adulte. Or, si le début de l’adolescence est facilement datable pour chacun dans les transformations du corps, la fin du passage dépend, elle, fortement des conditions sociales qu’imposent à l’individu les représentations culturelles de l’âge et de la fonction d’adulte.

Si dans les sociétés traditionnelles le passage adolescent était court, et souvent réduit aux seuls rites de passages, c’est parce que dans ces sociétés, la représentation de l’adulte était à la fois précise (répartition forte des rôles entre hommes et femmes et entre classes sociales) et d’autre part, parce que le devenir de l’individu était prévisible du fait de la reproduction sociale des rôles et des fonctions.

Nos sociétés modernes démocratiques et libérales ont changé cette représentation faisant du devenir adulte un « choix de l’individu » dépendant uniquement de sa propre responsabilité. L’adolescent doit être porteur de son propre projet de réalisation adulte. Projet professionnel, projet parental, voire projet d’identité de genre, sont quelques unes des formes que prend aujourd’hui la demande sociale adressée aux adolescents. Si le social ou les parents ne doivent plus avoir de projet sur l’adolescent, comme en témoigne les questions autour des « mariages forcés », l’adolescent, a contrario, doit savoir ce qu’il veut devenir et prendre en charge ses choix dans ses actes et ses comportements. Selon la logique managériale qui organise nos rapports sociaux, l’individu adolescent, comme d’ailleurs l’adulte, est seul responsable de la réussite ou de l’échec de son parcours de vie.

Ce changement des coordonnées sociales impose au passage adolescent plusieurs conditions nouvelles qui construisent la projection dans l’avenir des jeunes de nos sociétés postmodernes. Détaillons quelques uns de ces changements dans les processus de sortie du passage adolescent.

§  La réussite doit être individuelle. Du coup, le collectif, le groupe, s’il reste un lieu de réassurance narcissique et de protection, est parcouru de violence entre ses membres dès que l’individu se met en avant, car ainsi il s’extrait du groupe. La groupalité devient ainsi communautaire et identificatoire amenant l’individu à se fondre dans le groupe et dans sa norme comportementale.

§  La réussite repose en premier lieu sur la capacité à consommer. La projection dans l’avenir de soi et de sa réussite passe d’abord par sa capacité à s’intégrer dans les systèmes de consommation, soit par l’idéalisation de métiers « rémunérateurs » : sportifs de haut niveau, traders, voire dealers. Mais elle peut aussi s’inscrire dans un refus radical de cette consommation : anorexie ou punks témoignent de ce choix.

§  La réussite individuelle est souvent reportée à plus tard. L’autonomie de l’adolescent et sa capacité à se réaliser dans le plaisir, sans devoir assumer, le plus souvent, financièrement cette autonomie, reporte à plus tard la réalisation de soi en tant qu’adulte. Les jeunes restent ainsi dans une latence post-adolescente avant d’assumer les traits caractéristiques de l’âge adulte (autonomie financière, logement individuel, travail, naissance du premier enfant) comme le montre le recul statistique de l’âge de tous ces indicateurs.

L’adolescence, de temps de passage est devenue, en devenant la jeunesse, un temps social autonome qui met à mal la projection dans l’avenir et le souhait d’un passage à l’âge adulte. La logique hédoniste de la société néolibérale et l’immédiateté des plaisirs qu’elle propose, colle à la logique adolescente de la réalisation imaginaire de soi comme réussite de la promesse œdipienne. La promesse de bonheur ici et maintenant, que soutient l’économie libérale marchande, fait du processus adolescent un modèle social de réussite. Les adolescents tentent donc d’agir le plus longtemps possible en restant dans la réalisation adolescente du tout tout de suite. La projection dans l’avenir ne s’avère alors plus vraiment nécessaire, et ce d’autant moins que le monde des adultes est présenté comme un monde d’insécurité professionnelle (chômage et licenciement risquent d’atteindre chacun) et affective (le divorce ou la séparation est la règle des couples), et comme un monde d’obligation plus que de réalisation de soi.

L’adolescent actuel pense en termes de No Futur. Non parce que le monde va disparaître et est sans espoir, mais parce que l’espoir est adolescent et le bonheur immédiat comme le souhaite notre monde moderne. L’avenir c’est maintenant. Le ratage du bonheur est alors encore plus cruel pour les sujets en adolescence, qui non seulement ne participent plus de cet « âge d’or », mais en plus sont responsables de leurs échecs à être heureux. Alors la non pensée sur le futur devient un réel no futur, comme le disaient les Punks précurseurs en la matière, celui de la dévalorisation de soi et de la dépression de la non existence actuelle.

Bibliographie

Chemama R. (2006), Dépression, la grande névrose contemporaine,Toulouse: Erès.

Lesourd S. (2005), La construction adolescente, Toulouse: Arcanes, Erès.

Haut de contenu