La Santé Mentale et les Addictions chez les personnes sans logement personnel d’Ile-de-France (Samenta)

Anne Laporte,  Observatoire du samusocial de Paris, et Pierre Chauvin, Inserm UMRS-707

L’enquête Samenta[1] répond à une demande de la Préfecture de Paris et de la Mairie de Paris, concernant l’estimation des troubles psychiatriques et des addictions parmi les personnes sans logement personnel en Ile-de-France. Plusieurs enquêtes dans les pays occidentaux, dont celle de l’Insee en 2001 en France métropolitaine, ont souligné la situation préoccupante des jeunes sans logement, impliquant un réel enjeu tant du point de vue humain que de santé publique. Dans l’enquête Samenta, une attention particulière leur a été portée afin de décrire leurs caractéristiques sociodémographiques, leur parcours social ainsi que la prévalence des troubles psychiques et des addictions.

La méthodologie de l’enquête repose sur un sondage complexe de façon à obtenir un échantillon aléatoire de personnes sans logement fréquentant des services d’aide. Le questionnaire a été construit par une équipe de recherche pluridisciplinaire. Il est composé d’une partie sur la santé mentale et les addictions, et de modules visant à décrire les trajectoires sociales et les conditions de vie. Les personnes ont été interrogées par un binôme composé d’un enquêteur professionnel et d’un psychologue clinicien. Un psychiatre a été sollicité ultérieurement dès lors que les éléments cliniques recueillis par le psychologue suggéraient un possible trouble psychiatrique. Entre février et avril 2009, 840 personnes ont participé à l’enquête. La pondération de l’échantillon permet d’estimer la population francilienne sans logement personnel fréquentant les services d’aide pendant la période d’étude à 21 176 personnes (IC95% [17 582 ; 24 770]) et à 3 619 [IC 95% : 2 550 – 4 688] celle des 18-25 ans, soit 17% de la population adulte francophone totale.

Parmi les 18-25 ans, les femmes sont majoritaires (57% versus 35% dans l’ensemble de la population). Plus de 90% des personnes âgées de 18 à 25 ans sont célibataires. Environ un tiers déclare avoir au moins un enfant et dans 85% des cas l’enfant est avec son parent. Plus des deux-tiers de ces jeunes sont nés en France (dont 60% en Ile de France), 23% viennent d’Afrique sub-saharienne et 4% d’Afrique du Nord. Pratiquement tous (91%) ont au moins un niveau d’études secondaires.

En moyenne, ils se sont retrouvés sans domicile pour la première fois il y a environ 15 mois pour les 18–19 ans, il y a un peu moins de 2 ans pour les 20–22 ans et environ 3 ans pour les 23–25 ans. Deux tiers des jeunes (64%) ont été rencontrés dans des centres de réinsertion, 12% à l’hôtel (4% des hommes et 17,5% des femmes) et 24% dans des dispositifs d’urgence.

Dans cette population des 18–25 ans sans logement personnel, 39,7% présentent des troubles psychiatriques sévères, en particulier 16,5% une schizophrénie, 16,5% des troubles anxieux et 9% des troubles de l’humeur sévères. De plus, 12,7% présentent des troubles de l’humeur légers ou modérés. Par ailleurs, 16,6% présentent un risque suicidaire élevé ou moyen. Un tiers des jeunes présente un trouble de la personnalité (46,7% des hommes et 21,5% des femmes). La prévalence des épisodes dépressifs majeurs au cours des douze derniers mois (20,1%) est près de cinq fois plus élevée que chez les 16-25 ans en population générale (3,8% dans l’enquête Anadep de 2009). Les tentatives de suicide au cours de la vie sont également beaucoup plus fréquentes chez les 18-25 ans dans Samenta (28,2%) qu’en population générale (2,1% d’après le Baromètre santé 2005).

La présence d’au moins une addiction est déclarée par plus d’un tiers des jeunes (37,6%). Une dépendance à l’alcool est retrouvée chez 20,5% des jeunes et 18,6% présentent une alcoolisation à risque. Un quart consomme régulièrement du cannabis (24,5%). Comparé à la population générale (Baromètre santé 2005), les 18-25 ans sans logement personnel consomment plus d’alcool et de cannabis. En effet, les 18-25 ans en population générale sont 9% à être des buveurs à risque chronique ou à risque de dépendance et 8,7% consomment régulièrement du cannabis (baromètre santé 2005).

On retrouve une fréquence de comorbidité importante entre les troubles psychotiques et la dépendance à l’alcool et/ou une utilisation régulière de cannabis (respectivement 44,4% et 43,7% des psychotiques sont dans ces situations). Chez les jeunes atteints de trouble de la personnalité, un tiers (34,5%) consomme régulièrement du cannabis et un quart (23,9%) est dépendant à l’alcool.

Cette étude confirme le poids non négligeable que représentent les jeunes dans la population sans domicile. Elle met en évidence une fréquence des pathologies psychiatriques et des addictions plutôt plus élevée que celle retrouvée dans l’ensemble de la population des adultes sans logement personnel et bien plus élevée que dans la population générale du même âge. Ces résultats, qui nécessitent d’être affinés, soulignent la grande vulnérabilité de ces jeunes et l’urgence à mettre en place des prises en charge adaptées en vue de leur réinsertion.

Note de bas de page

[1]  Rapport Samenta téléchargeable sur http://www.samusocial-75.fr/enquete-samenta.html

Haut de contenu