Nos paroles à l’aune du commerce équitable

Jean-Claude Métraux, Pédopsychiatre, Lausanne (Suisse)

L’heure est au commerce équitable. Même les supermarchés, les grandes surfaces, vendent café ou bananes arborant fièrement ce label. Gage semble-t-il de respectabilité, d’éthique, d’un souci pour la survie économique des populations déshéritées. Les « sans terre » demeurent cependant en quête d’une telle dignité sur les marchés de la santé, du social et de l’éducation. Loin s’en faut pour qu’ils puissent y bénéficier d’échanges équitables.

Les échanges entre soignants et patients, travailleurs sociaux et personnes assistées, enseignants et enseignés, restent en effet pétris d’inégalité, une inégalité que l’asymétrie de leurs positions respectives dans la relation d’aide ne justifie aucunement. Si nous décortiquons les paroles qu’ils s’adressent, leur nature et leur valeur, nous observons aisément que leur « commerce » obéit à la loi du plus fort.

Il faut d’abord distinguer paroles données et paroles dues. Du haut de nos chaires professionnelles, nous fonctionnons trop souvent comme si nos interlocuteurs étaient en dette à notre égard, nous devaient des informations. Nous leur posons des questions auxquelles nous souhaitons qu’ils nous répondent avec une transparence qui pourtant nous rebuterait si elle nous était exigée. Si nos vis-à-vis préfèrent l’esquive ou le silence, nous en concluons à la présence de secrets qui taraudent notre curiosité ou, pire, de diagnostics qui enferment l’autre dans une pathologie. Mais même en l’absence d’interrogations ciblées de notre part, tout aveu spontané de souffrances, d’incompétences, d’expériences pénibles nous apparaît comme un dû : il faut bien, n’est-ce pas, que clients ou usagers se découvrent pour que nous puissions les aider. Mus par cette perception pour le moins partiale des scènes où nous oeuvrons, nous pouvons nous conforter dans l’idée qu’au cours de ces échanges profondément inégaux, nous sommes et demeurerons les seuls et uniques donateurs des fruits d’un savoir tout au moins. Les ravages d’une telle conception empestent, depuis pas mal de temps déjà, les théâtres où nous jouons bien sagement nos rôles : les naufragés, accoutumés aux creux de la précarité et de l’exclusion, ne nous font plus confiance.

Mais les virus de la misère sociale, de la perpétuation des inégalités, s’invitent à nos entretiens de manière plus subtile encore. Je qualifie de précieuses les paroles dont un locuteur ne souhaite pas la transmission à des tiers, ces paroles qui portent aussi en elles l’importance accordée au lien qui unit les protagonistes de la conversation. Ainsi en va-t-il des mots et des phrases qui disent une souffrance, un vécu intime, un sentiment d’impuissance, mais aussi une valeur à laquelle s’accroche un espoir. Sans avoir ici besoin, pour des raisons évidentes, de nous référer aux lois du secret professionnel - à cet égard bien pratiques pour dissimuler notre propension aux forfaits de lèse-intimité - nous savons tous par notre propre expérience que toute confidence à un ami d’une dispute conjugale ou d’une grosse bêtise de nos enfants s’assortit d’un accord tacite : nos paroles resteront enterrées dans la mémoire de notre ami qui, sauf demande explicite de notre part, n’ira point les colporter aux alentours. A l’inverse, je qualifie de monnaie les paroles suffisamment neutres pour ne point devoir s’embarrasser d’une telle précaution, pour être en tout temps transmissibles à n’importe qui : le locuteur ne parlant pas de lui-même, ne se découvrant point, elles ne représentent d’aucune manière la valeur accordée au lien entre les partenaires de l’échange. Or un regard un peu incisif sur le va-et-vient des paroles dans nos contextes professionnels montre aisément, à qui veut bien le voir ou du moins l’entendre, que nos patients, clients, usagers, élèves nous livrent le plus souvent des paroles précieuses en profusion, alors que nous nous contentons de leur répondre dans le registre des paroles monnaie. Précieux contre monnaie, termes de l’échange définis par les mieux lotis, douloureux rappel du pillage du Sud par les nantis du Nord: les uns à chaque tour - à chaque entretien - s’enrichissent, les autres n’en finissent pas de s’appauvrir. Et, malgré nos professions de foi, nous enfonçons le clou de la précarité, ciselons l’exclusion de ceux que nous prétendons aider, engendrons du même coup la misère dont nous faisons notre fond de commerce.

Une révolution plurielle s’impose. Révolution de nos concepts d’abord : les notions de distance et d’alliance thérapeutique, d’empathie et d’écoute, entre autres, méritent d’être repensées. Révolution aussi des fondements anthropologiques et philosophiques de nos discours : les théories du don et de la reconnaissance recèlent des pépites d’inspiration. Révolution de nos pratiques ensuite : il s’agit de rééquilibrer les termes de l’échange, oser des paroles précieuses et donc nous-mêmes nous découvrir, tendre vers une réciprocité curatrice des liens sociaux blessés. Révolution finalement dans l’enseignement de nos disciplines : insérer les exigences de réciprocité, de reconnaissance mutuelle et d’échanges équilibrés au sein même des facultés et des lieux de formation continue. Ample mais nécessaire défi.

Bibliographie

Métraux J.C., Le don au secours des appartenances plurielles, in Centlivres P. et Girod I. (Eds), Les défis migratoires, Seismo, Zurich, 2000, p.457-464.

Haut de contenu