« Il faut le laisser tranquille… il a bac plus 5 »

Christian Muller, Psychiatre, EPSM Lille Métropole

Depuis quand sa petite voiture était-elle garée là, dans le froid de cette fin de matinée de décembre 2008, au bord de cette route de la Vallée de la Lys ? Je n’en savais trop rien. Toujours est-il que je m’étais arrêté. J’avais entendu parler de cet homme vivant reclus dans sa voiture et dont la situation précaire préoccupait mairies, gendarmerie et services sociaux. Il était là, derrière les vitres sales de l’auto, sa tête hirsute rejetée en arrière, découvrant une barbe de plusieurs jours. Je le crus mort.

Il finit par bouger pourtant, au milieu de ses immondices, calé sur un mauvais matelas souillé. Il était jeune, la trentaine, très amaigri, souriant curieusement alors qu’il baissait difficilement sa vitre de portière. Manifestement, je l’avais réveillé. Il s’étonna de mon intérêt pour lui, s’en agaça. Non, il n’avait pas besoin d’aide, il n’avait pas froid, il n’avait pas faim. Non, il n’avait pas besoin d’une douche.

Et puis, il ajouta qu’il avait compris et que tout ne se passerait pas comme ça : le système mondial l’avait localisé, il le savait et d’ailleurs il m’attendait. J’en étais l’agent. La crise signifiait son repérage par les forces « en toute présence »… Je n’écoutais pas la radio ? Le responsable c’était la bourse, la science « technique », l’Allemagne, encore une fois… Nous nous trouvions non loin d’un de ces petits cimetières militaires allemands de la première guerre mondiale qui parsèment, à la lisière des petites villes, ces endroits que nous appelons dans le Nord « les écarts ».

Ma présence lui parut tout sauf un hasard… Voilà que la psychiatrie s’en mêlait… Un psychiatre allemand évidemment…

Un cycliste qui passait s’arrêta. Il connaissait l’homme. Il fallait le laisser tranquille, c’était quelqu’un de bien… « Un bac plus 5 ! Vous le saviez ? Ses parents habitent la commune voisine. ». Il reprit sa route en répétant « Oui, un bac plus 5! ».

Je disais à l’homme dans sa voiture ma disponibilité et m’en allais. Le lendemain, il avait disparu. J’appris qu’il se déplaçait de quelques kilomètres de temps en temps comme jouant sur les limites des territoires des municipalités, des compétences de la police ou de la gendarmerie qu’il semblait bien connaître. Il évitait les grands axes routiers, garé à l’orée d’un bois, dans une carrière, parfois obligé de trouver un autre poste de non-observation. Une fois, il fut rattrapé par le déboisement. La police le connaissait. Il était rarement verbalisé : « Tant qu’il ne trouble pas l’ordre public… ». Non, vraiment, tout était en ordre et surtout il ne restait pas en place. Une fois ici, une autre fois ailleurs ; mobile en fait, une précarité automobile, hyper mobile, plus mobile que les équipes mobiles…

Et il trimbalait comme ça depuis des mois ses reproches et ses récriminations envers la terre entière et ses parents, délirant et déprimant dans l’habitable étroit, sale et mondialisé de sa petite auto. Il ne la quittait pour ainsi dire plus. Elle se détériorait comme lui, elle devenait sa peau, mais ses phares cassés éclairaient encore suffisamment ce qu’il appelait « l’immobilité du monde ». Il lui suffisait de regarder autour de lui.

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