Retour en avant : comment transmettre

Eric Messens et Charles Burquel, Directeur et Vice-président de la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale

Transmettre, … ça paraît évident. L’histoire des civilisations est une longue succession de moments de transmission. Chaque époque en repense les conditions car les coordonnées de la vie ensemble changent.

Dans notre association, communément appelée la Ligue[1], cette question nous préoccupe depuis quelques années, sans doute parce qu’elle nous concerne particulièrement, nous qui sommes à l’âge intermédiaire entre une jeune génération qui s’engage et celle d’aînés fondateurs, aujourd’hui retraités.

La Ligue déploie une activité de réflexion et d’échange sur les savoirs, les pratiques, les idées, en santé mentale. Nous avons été surpris, agréablement, de voir de plus en plus souvent des jeunes se tourner vers notre association pour trouver un lieu de formation continuée, un espace de rencontre, ou encore pour découvrir, au sortir de l’école ou de l’université, d’autres modalités de transmission que celles fondées sur l’académisme ou l’apprentissage des connaissances. La Ligue n’est pas une école, elle ne pourrait l’être. Elle se justifie par contre comme « terrain d’entente », au sens le plus dialectique du terme, à savoir comme une place où les expériences, les opinions, les différences et les divergences  peuvent se dire et être entendues. A ce titre, la Ligue fonctionne comme un laboratoire, la chimie des idées opère,… des produits intellectuels surgissent, on s’en saisit ou non, ils ont leur vie propre, ils s’échappent de l’association, agissent à la périphérie en boucles récursives dans des équipes, dans d’autres associations. Pour ceux qui la fréquentent, la Ligue est une scène de transformation bien plus que de formation.

L’ouverture et l’accès de l’association aux jeunes se sont imposés comme une évidence accrue, ces dernières années. Ils s’adressaient à nous, et nous avions l’intuition qu’une responsabilité nous revenait spécifiquement. Nos portes se sont un peu plus ouvertes, des étudiants et de jeunes professionnels sont venus nous aider concrètement dans la logistique d’évènements, congrès et colloques que nous organisions. Une familiarité s’est construite dans ce partage de tâches pratiques, le courant est passé, l’écart générationnel a fonctionné et a facilité le contact.

Ensemble, nous avons convenu de mettre en place un premier groupe de travail permanent qui leur était réservé. Conçu avec eux et animé par eux, ce groupe de travail existe depuis plus d’un an, et selon leurs propres mots, fonctionne comme « un espace-support de partage et de transmission autour de la construction de leur nouvelle expérience professionnelle ».

Leur seule présence « dans les murs de la Ligue », nous transforme déjà. Comme c’est parfois le cas avec des hôtes dans notre maison, il y a une nouveauté, un inattendu avec eux. Imprévisibilité de la rencontre. Ce n’est pas d’une simple hospitalité dont il s’agit. On est au-delà de la bienséance et du savoir-vivre. Leur présence tient de l’installation, de l’appropriation. Ceux qui fréquentent régulièrement notre association, les anciens ou les habitués comme on dit, un peu sceptiques au début, s’étonnent aujourd’hui de leur présence, sur le mode de l’intérêt, de la curiosité. Ils la trouvent juste, tonique, et commencent à l’encourager. Il faut poursuivre cette rencontre, disent-ils. Accueillir « au sens de prendre soin de » la jeune génération, c’est créer les conditions d’une réciprocité qui agit sur les uns comme sur les autres.

Nous espérons que ces jeunes sentent que la Ligue est à conquérir. Qu’ils se saisissent de nos affaires ! Après tout, c’est comme cela qu’il doit en être si on veut penser le relais d’une génération à l’autre. De notre côté, nous voyons dans ce début d’envahissement les conditions d’un questionnement salutaire de notre propre environnement de travail, de nos habitudes, de nos répétitions, peut-être même de nos taches aveugles. Nous sommes sensibles à cette ambiance nouvelle et inédite. Nous en parlons comme d’une convivialité, laquelle augure, à nos yeux, de perspectives pour régénérer les idées. Une ambiance, une convivialité… Jean Oury et Henri Maldiney en ont souvent décrit les potentiels dans les journées de congrès où nous les avons conviés à nous parler. Nous les reprenons à notre compte à la Ligue, elles sont l’atmosphère, le climat, dont nous avons besoin pour que la transmission soit autre chose qu’une affaire un peu sèche et technique de passation d’objets de connaissance. Pour être constituante, la transmission se marie avec l’authenticité du témoignage, elle gagne à se jouer dans l’espace interpersonnel, elle nécessite des conducteurs animés d’envies, de passions, d’originalités, avec du caractère,… subjectifs en fin de compte ! La transmission repose sur des engouements, des humeurs, des montées d’adrénaline, des désaccords, des fâcheries…pourquoi pas ? On s’appelle, on se ré-interpelle, … rien n’est plus dommage que des aînés qu’on laisse dormir en paix ! Quand les partenaires de la transmission veulent se revoir, quand ils en redemandent, ne se laissent pas tranquilles, s’émeuvent, sans doute alors, à cette condition, on se dira que des effets de transfert sont à l’œuvre.

Nous le voyons bien à la Ligue, quelque chose de cet ordre bourgeonne autour de ces rencontres. Il n’a pas fallu longtemps pour que surgisse le désir de faire plus, d’aller un pas plus loin. Ce qui s’est concrétisé par l’organisation en octobre dernier d’une journée-évènement pour accueillir et faire vivre le rendez-vous des générations devant un large public. Cette journée, nous l’avons appelée « Traversées », elle est déjà la seconde du nom, réplique amplifiée d’une première initiative semblable, il y a quelques années. « Traversées », une appellation choisie, un label ? Nous sommes convaincus que transmettre fait traverser côte à côte. Jeunes, moins jeunes, et aînés passent ensemble ailleurs, vers quelque chose d’autre, un état modifié de perception, de compréhension, et de formulation, lorsqu’une conversation les rassemble sur la question, non pas des connaissances dures ou convenues de leurs métiers, mais de l’implication personnelle, de cette part où la subjectivité de chacun est engagée dans l’épreuve professionnelle.

Des circonstances favorables nous ont aidés pour organiser la deuxième édition de « Traversées ». Une association, voisine et amie, Psymages[2], nous proposait trois entretiens-filmés de sa série « Mémoires de psys », une collection constituée pour laisser une trace visuelle et parlée de la vie active de seniors, grands témoins, fondateurs progressistes, critiques éclairés des institutions de psychiatrie et de santé mentale dont nous avons hérité et où nous accueillons à notre tour la génération montante.

Ces trois aînés sont Léon Cassiers, Micheline Roelandt et Siegi Hirsch. En Belgique francophone, ils ont été chacun dans leur genre, pionnier d’une cause, précurseur ou visionnaire d’une psychiatrie à sortir des ténèbres. Ils ont formé des générations de psys dont nous sommes, ils ont créé ou modernisé des institutions qui sont nos lieux de pratique. Ils ont débuté après la guerre, animés du désir collectif de sortir de l’effondrement social qu’elle avait produit. Leur maturité professionnelle a eu pour toile de fond les années 60/70. Mai 68 a été une vraie expérience dans leur parcours, ils ont participé jusque dans les actes au mouvement critique et contestataire des pesanteurs institutionnelles de l’époque. Ils nous ont laissé en héritage des institutions, des valeurs, une pensée, marqués par l’esprit humaniste.

Nous nous sommes rendu compte que les jeunes, étudiants et travailleurs, ne les connaissaient pour ainsi dire pas. Nous leur avons montré ces trois films. Ils ont été touchés. La nature et le contenu des témoignages les ont manifestement interpellés : messages puissants, évocation d’un temps qu’ils n’ont pas connu, histoires de combats contre la déshumanisation, contre l’aliénisme, remises en question, récits d’ouvertures, d’inventions, au fil de trois vies professionnelles et de leurs engagements. En trois fois quarante-cinq minutes à l’écran. D’un coup, les premiers épisodes d’une histoire qui les concerne, mais qu’ils ne connaissaient pas, leur était présentée sur le mode dense et vivant que seuls l’image filmée et l’interview permettent.

Nous leur avons proposé de se mettre au travail sur ces films, de s’intéresser aux trajectoires professionnelles de leur trois aînés, dans la perspective de les rencontrer lors de la journée « Traversées » que nous projetions d’organiser, et ce jour-là, après la projection des entretiens- filmés devant le public, de s’adresser à eux dans une conversation de génération à génération, pour les questionner, pour leur demander de raconter encore une fois souvenirs et anecdotes, pour recevoir aussi des conseils et des encouragements dans leur propre parcours débutant. Au fond, nous avions un peu le sentiment d’organiser une rencontre comme celles que de temps à autres, les parents mijotent en famille pour que les enfants parlent aux grands-parents et que se dise ce qui ne peut se dire qu’avec un saut de génération.

L’évènement a été un succès. A tel point que nous en parlons ici avec la conviction d’avoir à le rééditer et à le conseiller.

Elles furent cinq jeunes psychologues, certaines encore aux études, à se lancer dans l’aventure. Un travail durant tout l’été pour préparer la rencontre, construire les questions, les commentaires, établir les liens avec leurs jeunes histoires personnelles,… puis le 10 octobre dernier, il y eut ce moment à la fois tendu et émouvant de leur prise de paroles sur la scène d’un théâtre bruxellois. Un tel enjeu méritait bien un peu de mise en scène !

Léon Cassiers, Micheline Roelandt et Siegi Hirsch ont écouté leurs questions. Des questions de jeunes, bien entendu, puisqu’elles sont au commencement de leur métier, des questions que nous ne poserions peut-être plus, et nous étions heureux qu’elles le fassent pour nous. Comment s’engager aujourd’hui, où aller chercher l’enthousiasme, est-on encore dans un monde de « tous les possibles », que faire face à la vague gestionnaire, comment penser la violence, l’individualisme, la psychiatrie pharmacologique, la déliaison sociale, l’accueil de l’autre différent, malade  ?

Puis, ils leur ont répondu. Des réponses que nous prenions aussi pour nous, comme des pas japonais pour poser nos pieds sur quelques fondations, quelques convictions fortes, d’où chacun puisse se réorienter. Il y avait par moment de la magie. Des phrases simples pour défaire des impasses, le bon sens à la place du jargon, des récits comme métaphores, des anecdotes pour faire rire, des aveux d’impuissance ou d’inquiétude pour l’avenir. Ils nous ont parlé de la clinique indissociable de la question politique, de leur travail comme engagement, de la curiosité pour l’autre, d’une conception de la relation à l’autre sans construction théorique préalable, de la perspective de se former dans la rencontre autant que par l’acquisition des connaissances théoriques, d’une psychiatrie qui ne serait pas vétérinaire, de la militance, de l’audace et de la peur, de la désobéissance, des réunions après les heures de travail, de la générosité, de la guerre, des camps, des promesses au sortir de cette horreur, d’injection de vie, de l’humour comme levier thérapeutique, de la condition d’être humain et de ce qui distingue fondamentalement l’homme de l’animal, des rapports du sujet à la liberté, de nos liens avec l’héritage philosophique humaniste.

« J’ai mis en place des choses sur lesquelles ensuite j’ai mis des mots ». Cette formule de Siegi Hirsch dit peut-être le mieux ce qui fut le sel de cette journée de transmission. Sur leurs métiers, nos aînés nous ont montré que les compétences sont liées à ce qu’on apprend à l’épreuve des situations vécues, dans l’implication subjective, et pas seulement aux savoirs techniques. Etre professionnel se situe tant du côté des qualifications acquises sur les bancs de l’école, moyennant diplômes et certificats, que sur le registre de l’investissement, de l’appropriation et de l’interprétation personnelle dans les savoir-faire sur le terrain. La compétence dans le métier s’appuie sur des connaissances, on les apprend, on les assimile, mais elle se construit également par notre façon d’être présent dans les situations et à côté des personnes qu’on accueille et qu’on soigne. La présence comme acte, le choix d’une pratique de la présence autant que du projet,… ces idées nous ont séduits. Dans leurs témoignages, nos aînés, héros du jour, ont veillé à restaurer à leur juste place, en les distinguant bien des savoirs consensuels et validés, les ressources et les feeling naturels, on serait tentés de dire, instinctifs, qui sont si facilement disqualifiés au nom de l’hyper-professionnalisme et de la normativité.

La journée « Traversées » nous a également comblés pour une autre raison. L’entrée des jeunes dans notre communauté professionnelle est un temps insuffisamment pensé. Ce moment délicat où l’étudiant passe d’un monde, celui de l’université ou des écoles supérieures, à l’autre, le monde du travail, est bien peu symbolisé. On en parle peu, comme si cela ne méritait pas notre intérêt. Il n’y a pour tout dire aucune ritualisation autour de ce passage. Pourtant, l’accueil de celui qui quitte un lieu pour un autre, le temps où les choses flottent pour lui entre les deux, un temps qui prend parfois les allures d’un exil, tout cela devrait parler aux psys, habitués à écouter les difficultés, voire la souffrance, de patients éprouvés dans le déplacement. Or non, il faut bien se rendre à l’évidence, rien n’est vraiment prévu pour les recevoir officiellement, pas même un mot de bienvenue dans nos grandes associations ou nos sociétés scientifiques. Combien de fois n’avons-nous pas reçu, affligés de ce que nous entendions, ces récits de jeunes gens perdant lentement leurs illusions dans le no man’s land de l’attente d’un emploi, ou ces témoignages de jeunes accueillis rudement ou dans l’indifférence par des équipes en burn-out ou vivant leur jeunesse comme une concurrence ?

Avec l’initiative « Traversées » et avec le mouvement autour de l’accueil de la jeune génération à la Ligue, nous avons voulu essayer autre chose pour contribuer à la construction de leur identité professionnelle et de leur appartenance à une communauté de travail et de pensée. L’appartenance se constitue sur des rituels, depuis toujours. Epreuve et fête : pour cette journée, du travail a été nécessaire de la part de nos jeunes psychologues ; elles ont dû surmonter leur appréhension, prendre la parole en public, s’adresser « à nos maîtres », mais ensuite, applaudissements, reconnaissances et convivialités autour d’elles et de leur groupe pour manifester qu’ils et elles sont désormais de la famille… En ces temps de médiocrité culturelle sur le dos des masses, ne prenons que l’exemple de la télévision qui fait si souvent son beurre de passions tristes sous la forme d’une gamme de jeux populaires où on procède par l’élimination des faibles, nous espérons ritualiser à la Ligue quelques moments plus passionnément heureux et réjouissants destinés à prendre soin de l’affiliation et de l’adoption de nos nouveaux compagnons de travail.

Ce faisant, nous notons avec un brin d’émotion et d’amusement qu’il nous a fallu passer par un retour à la génération qui nous a précédés pour faire ce pas… en avant.

Notes de bas de page

[1] Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale

[2] Psymages est une association fondée pour promouvoir la réflexion sur l'audiovisuel en santé mentale et l'accès à l'information et à la documentation audiovisuelle dans le secteur de la santé mentale.

Haut de contenu