La ville modulaire anti-asile

Miguel Benasayag, Psychanalyste, Philosophe, Paris

Nous savons bien que depuis quelques années, il est inévitable que dans toute ville, plus ou moins grande, on ait la préoccupation de la « paix sociale », du lien social : bref, l’assimilation ville-problème paraît aller de soi.

Tout se passe comme si la crise que notre société traverse, crise qui touche toutes les dimensions de la vie, avait pris corps dans les corps des gens, du corps social aux corps des gens ; et elle se manifeste dans des souffrances, plaintes et pathologies, ainsi que dans une demande de nouveau type.

Ainsi l’on essaye, avec plus ou moins de conviction, avec plus ou moins de bonne foi, de comprendre et de résoudre ces nouvelles souffrances, ce nouveau malaise dans notre culture. C’est ainsi que les « psy » de tous poils se voient convoqués, (souvent malgré eux, et en le regrettant) à penser et à agir dans ces frontières qui marquent le social et l’individuel, la grande et la petite histoire.

Alors, si nous voulons participer à cette compréhension, cette connaissance qui soit à la fois un agir, il nous faut construire certains outils conceptuels et pratiques qui tentent d’être à la hauteur de la situation ; c’est ainsi que de ma part, l’angle de compréhension proposé est celui de la critique de ce que j’appelle « la ville modulaire pour l’homme modulaire ». L’homme modulaire est la façon dont on peut nommer cet « homme sans qualités », en faisant référence à l’ouvrage de Robert Musil, dans lequel il nous présente  cet homme de la modernité, homme « surface lisse », sur laquelle on pourrait coller les compétences et aptitudes souhaitées, tout en enlevant celles qui ne sont pas  « UTILES ».

Et voilà le mot, le concept, ou plutôt le programme central de notre époque : « utile ». Car en effet, l’homme du néolibéralisme est un homme sans qualités, qui doit acquérir les aptitudes, les compétences qui le rendent utile, utile au projet productiviste du monde de la macro économie. Cet homme-là, l’homme donc modulaire, est un homme sans affinités électives, sans tropismes ou désirs : désirs qui, parce que trop opaques du point de vue panoptique dominant, doivent laisser la place à la transparence lisse de l’homme sans qualités.

Comme l’écrivait déjà Robert Musil, l’homme sans qualités se présente comme « des qualités sans homme ». Cet homme est bien sûr comme une feuille dans la tempête, surtout quand, comme c’est le cas aujourd’hui, les dieux capricieux de l’Olympe économique se fâchent et l’attaquent, sans qu’il nous soit possible de comprendre ce qui se passe et encore moins d’agir sur cette tempête divino-économique.

Cet homme modulaire vit dans des « villes modulaires », ensembles urbanistiques, pensés eux aussi sur l’exigence utilitariste. Dans la ville modulaire, pas de circulation ni d’énergie perdues, pas d’angles morts ou de coins  cachés : la ville modulaire est faite pour l’homme modulaire, et tout ceci, pour bien plaire aux dieux capricieux de la finance, qui ont besoin de discipline et d’ordre.

Mais décidemment, l’espèce humaine est une « drôle d’espèce » : face à tant de bonnes intentions à leur égard, face à tant d’urbanistes et d’architectes se consacrant à la question de savoir comment des hommes peuvent vivre dans des ensembles modulaires fonctionnels faits pour eux, voilà qu’ils se sentent mal et manifestent leur malaise par des violences, des conduites addictives, des suicides, et autres comportements qui déplaisent aux gentils urbanistes, élus, et autres autorités.

Certes, tout est fait pour leur plus grand bien : on a construit la ville modulaire en comptant les pas qu’il faut faire pour aller de la boulangerie (quand il en reste une) jusqu’à l’ascenseur (quand il marche) ; il faut voir comment chaque circuit obéit dans sa conception à des logiques utilitaristes impeccables…

Le problème réside dans le fait que ceux qui ne sont pas « programmés » d’après des considérations utilitaristes et panoptiques sont une longue liste qui inclut entre autres : les  chats, les chiens, les perroquets, les souris, et… les humains.

Défi alors pour les professionnels  de la (dite) santé mentale, car nous ne pouvons pas rester dans nos cabinets, dans nos consultations, en attendant que des « sujets de l’inconscient » et autres fictions viennent nous raconter leur béguin pour leurs mamans et leur aversion de leurs papas, et toutes ces choses si intéressantes.

Le défi pour les cliniciens de la chose « psy » passe par la possibilité d’un véritable engagement dans « la cité », et jamais ce mot n’aura autant été à la fois image et réalité concrète ; car si nous n’arrivons pas à comprendre que nous devons « écouter » la cité, si nous n’arrivons pas à assumer le patient et la ville sont insécables, si nous ne pouvons pas nous prononcer contre le projet réactionnaire de «l’homme et la ville modulaires », nous aurons nous-mêmes enterré notre profession, car elle sera tellement en décalage d’avec l’époque dans laquelle elle tente d’exister qu’elle devra disparaître ou bien rester une petite pratique marginale pour «bobos» en mal de télé-réalité».

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