Humain, rien qu’humain

Pedro Meca, Fondateur des Compagnons de la nuit - Paris

« Heureux les  « fêlés », car ils peuvent laisser passer la lumière ».

Pour le travail social, comme pour l’ensemble de la société, il est urgent de revenir à l’essentiel : la primauté de l’humain dans l’homme. Le discours sur « l’attention à la personne », « l’accueil de l’individu dans sa globalité», « regarder tout l’homme », cache souvent des pratiques en flagrante contradiction avec les principes énoncés.

D'une certaine manière, le système de solidarité, ontologiquement fondé sur les manques, introduit au cœur du processus l'impossibilité de s'en sortir. Le fait d'entrer dans les dispositifs d’aide et/ou de soins n'est pas une garantie de s'en sortir. Nous devons travailler contre la stagnation passive, une certaine installation dans les dispositifs auxquels les démunis ont droit et qui peut les tirer vers le bas, vers l'inactivité qui rend difficile le retour à la surface, en un mot, qui peut les installer dans l'assistanat.

La vie des personnes à la rue témoigne du fait qu’il y a des événements qui bouleversent la trajectoire d'une vie. A ces situations, les réponses données par la société sont majoritairement des aides matérielles. Or, la problématique existentielle des personnes en difficulté dépasse largement celle des manques matériels. Et ces mesures qui améliorent le quotidien matériel ne font que s'attaquer aux symptômes plutôt qu'au fond du problème.

Ces personnes ont besoin d’un accompagnement pour rétablir la confiance en soi et à l'égard des autres. Pour cela, il faut se rencontrer avant de se raconter, prendre la mesure de l'autre. C'est un accompagnement au long cours et un soutien au quotidien dans un processus qui ne sera pas linéaire, mais avec des ruptures, des retours en arrière, voire des échecs.     C’est un refus de les enfermer dans leurs échecs et dans le statut de handicapés sociaux qui leur est facilement conféré.

D’où la nécessité d’aller plus en profondeur que les manques en faisant émerger les potentialités cachées, oubliées ou inconnues que chacun porte en soi par un travail d'intériorité, d'insertion en soi-même, prélude et possible garantie de l'insertion sociale. Il s'agit de faire bouger les personnes de l'intérieur, au rythme propre à chacun, sans jamais oublier que ce sont des personnes meurtries, sur la défensive, repliées sur elles-mêmes, engluées dans leurs problèmes et se méfiant de tous et de tout.

Dans la relation qu’il cherche à établir avec les personnes en grande difficulté, le travailleur social a le souci de faire naître et d’alimenter une relation de confiance mutuelle. La relation à l’autre trouve son sens dans la mesure où la confiance réciproque ouvre sur l’estime de soi grâce, bien sûr, à la confiance que l’autre me donne, me fait.

Il s’agit, en définitive, de faire ce qu'on appelle en mathématiques «l’inversion ». Ce qui était à la marge, il faut le mettre au centre. Souvent, au centre du travail social se trouve l'entrée dans les dispositifs tandis que la relation à la personne se trouve à la marge. L'inversion, c'est de mettre l’humain dans l’homme au centre de la relation.

En définitive, il s’agit de se laisser rejoindre par l’autre pour, ensemble, grandir en humanité.

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