Edito

Christian Laval

Qu’en est-il de l’asile aujourd’hui ? La question concerne les  précaires, les demandeurs d’asile, et bien sûr, les personnes atteintes de pathologie mentale. Les intervenants œuvrant sur ces fronts insistent sur l’essentielle différence entre une institution asilaire, toujours critiquée, et une fonction asilaire devenue au fil des ans de plus en plus chère, à la mesure de sa raréfaction. Selon Patrick Confalionieri, du côté du sujet malade, la fonction d'asile reste pertinente au un par un, rappelant  que « pour l’homme sans asile, la condamnation à l’errance prend pour lui le nom de folie ».

Si l’historien continue de nous mettre en garde contre l’ambiguë fonction asilaire des asiles disparus, le praticien d’aujourd’hui fait d’autres constats. Certes, plusieurs textes décrivent avec conviction la valeur évidente de l’accueil dans des néo asiles (refuges, accueils de jour et de nuit) qui se développent à bas bruit dans les dispositifs de l’urgence sociale. Mais, dans ces nouveaux dispositifs, fragmentaires, réticulaires, modulaires, on ne peut se réfugier longtemps. On sait même que les nords américains ont créé le concept de « sheltarization » pour dire le risque d’enkystement dans ces types de situations à réseaux entrecroisés. L’insistance portée sur l’inconditionnalité, le bas seuil et l’accessibilité n’est pas seulement technique : c’est la figure de l’indésirable, et non plus celle du fou, qui tient  désormais le haut du pavé. Dans le même sens, l’émergence d’une  figure presque ignorée, celle de la displaced person dans le champ de la demande d’asile comme dans les camps de réfugiés, constitue un signe fort du changement de paradigme en cours. Cette figure fait écho à une menace diffuse, incertaine, irrationnelle mais bien réelle. Comme le documente Miguel Benasayag en ce qui concerne la ville, le milieu est devenu hostile, l’asile est en miettes, et la ville pourrait fonctionner sans hommes comme autant de modules inhabitables.

Dans un tel contexte où l’hospitalité se déploie en milieu hostile, une politique de l’asile au noir, comme on parle de travail au noir, semble en cours de constitution. A dénier cette  réalité, on risque de conforter une politique à bas seuil visant la seule « mise à l’abri ».

 C’est pourtant encore l’existence d’un lieu d’asile inviolable et sacré, garantie par une autorité indiscutée, qui nous  inscrit dans le commerce des hommes, dans la tradition des cultures, dans le Droit, dans la Civilisation.  Si l’on se souvient, avec Michelet, que « la ville commence par un asile », il conviendrait peut-être de revenir aux commencements.

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