Les « classes moyennes », au miroir déformant des politiques publiques

Virginie Gimbert, Chargée de mission au Centre d’analyse stratégique, Chercheuse associée à l’Institut de Sciences sociales du Politique

« Classes moyennes », de qui parle-t-on ?

Régulièrement présentes dans les discours médiatiques ou politiques, les classes moyennes désignent les ménages et les groupes sociaux qui n’appartiennent ni aux classes les moins favorisées, ni aux classes « supérieures » : elles se situeraient entre les deux. Cette définition en creux et le fait que cette expression soit souvent utilisée au pluriel soulignent la variété et l’hétérogénéité des situations objectives et des perceptions subjectives auxquelles elle peut renvoyer.

Trois principaux critères peuvent cependant être retenus pour définir ces groupes intermédiaires. Le premier est subjectif : il consiste à prendre au sérieux les perceptions des individus quant à leur propre position dans l’échelle sociale. Le second renvoie à la profession et au mode de vie adopté. Le dernier critère, de nature économique, s’appuie sur le niveau de revenus. A partir de ce critère de revenus, de multiples définitions peuvent être retenues[1]. A titre d’illustration, l’Observatoire des inégalités considère que les classes moyennes regroupent les 40 % de salariés au milieu de la distribution de revenus (au-dessus des 30 % les moins payés et en dessous des 30 % les mieux payés), soit des salaires nets compris entre 1200 et 1840 euros (temps plein). Jean-Michel Hourriez, économiste à l’INSEE, choisit quant à lui de s’appuyer sur la structure des revenus pour identifier les classes moyennes : pour celles-ci, les salaires et les retraites représentent la quasi-totalité des ressources[2]. Elles regroupent ainsi les individus situés au-dessus des 30 % les plus pauvres et en dessous des 10 % les plus riches[3], soit ceux qui ont des revenus mensuels compris entre 1460 euros et 4130 euros. De nombreuses approches tentent de combiner ces différents critères de définition : par exemple, Louis Chauvel considère que les classes moyennes regroupent les salariés ayant un revenu proche du salaire moyen, qui ont une position sociale au milieu de la hiérarchie (notamment les « professions intermédiaires ») et qui, enfin, se définissent par un sentiment positif d’appartenance à cette catégorie[4].

Une définition courante extensive et ses effets concrets

Dans les discours de nombreux acteurs, la définition implicitement et couramment  retenue est extensive : 60 à 80 % de la population sont considérés comme faisant partie des classes moyennes. Elle correspond grosso modo aux résultats de certains sondages qui mettent en évidence que près des trois quart des Français s’identifient aux classes moyennes. Cette définition peut également se justifier d’un point de vue économique si on considère la nature des revenus des individus. Cette fourchette correspond en effet aux personnes qui tirent leur revenu essentiellement de leur travail (sous forme de salaires ou de pensions). Par contraste, les prestations sociales et le patrimoine représentent une part non négligeable des revenus des individus situés, respectivement, à la base et au sommet de la hiérarchie des niveaux de revenus. Ainsi, il y aurait une « communauté de destins » qui serait partagée par ces « classes moyennes », rassemblant en ce sens une très grande majorité de la population[5]. La mobilisation d’une telle définition extensive est compréhensible également d’un point de vue politique : elle permet d’évoquer la situation de la grande majorité de la population, et du même coup, de s’adresser à la majorité des électeurs.  

Or, retenir cette définition extensive est loin d’être sans conséquences. Cela contribue en particulier à gommer certaines inégalités de situation et de destin. Par exemple, la situation d’un ouvrier spécialisé à quelques mois de la retraite et celle d’un jeune polytechnicien en début de carrière se trouvent confondues du fait d’un revenu identique en niveau et en nature : selon cette définition, ils appartiennent tous deux aux classes moyennes, même si leurs situations objectives – en terme de trajectoires de vie et de destins – demeurent fondamentalement dissemblables. A niveau de revenu identique, la situation d’un propriétaire ou d’un locataire se distingue également nettement. Il conviendrait ainsi de mieux combiner les différents critères de définition disponibles (revenus, patrimoine, profession, modes de vie, etc.).

Surtout, une telle définition extensive a des effets concrets majeurs, notamment pour l’action publique. En effet, cette perception d’une classe moyenne qui rassemble la grande majorité de la population française inspire très largement l’action publique. De nombreuses réformes sont justifiées au nom de cette catégorie sociale, numériquement massive, alors que, concrètement, les effets de ces politiques publiques ne concernent qu’une partie de ces classes moyennes, souvent sa partie « supérieure ». Si cela peut parfois être le résultat d’une stratégie consciente d’un certain nombre d’acteurs politiques, il demeure que cette conception extensive peut engendrer des erreurs d’analyse. Ces dernières entraînent à leur tour de réelles difficultés de conception stratégique et de ciblage pour les politiques publiques.

Un travail de décryptage rigoureux pour une action publique efficace

Mieux définir les classes moyennes répond donc non seulement à une exigence de rigueur intellectuelle, mais aussi à un véritable enjeu pour l’action publique. Il conviendrait ainsi d’adopter une perspective plus dynamique qui tienne compte des destins individuels et des trajectoires de vie (par exemple, en distinguant les propriétaires – effectifs ou en devenir – des locataires de logement). Parallèlement, une attention particulière devrait également être portée aux dénominations choisies : par exemple, au lieu de parler des « classes moyennes supérieures » comme d’un sous-groupe des « classes moyennes », il serait sans doute plus pertinent de parler de « classes aisées ». Cette appellation, certes moins neutre politiquement, a l’avantage d’être plus éclairante puisqu’elle renvoie à des situations sociales objectivables. Finalement, seul un travail rigoureux et fin de décryptage des réalités sociales vécues par ces groupes sociaux permettra d’identifier la nature exacte des problèmes qu’ils rencontrent et, ce faisant, de proposer des politiques publiques les mieux adaptées pour y remédier.

Notes de bas de page

[1] Rappelons qu’en France, le niveau de vie médian est de 1290 euros mensuel, ce qui signifie que la moitié de la population a un niveau de vie inférieur (INSEE, France, Portrait social, 2007).

[2] Par opposition aux ménages « à revenus modestes » dont les revenus sont constitués en partie d’indemnités chômage et de prestations sociales (de 9 à 21% du revenu avant impôts) et qui ne paient pas l’impôt sur le revenu, et aux ménages « à hauts revenus » pour lesquels les bénéfices et revenus du patrimoine occupent une part importante (entre 13 et 29 % des revenus avant impôts pour les individus appartenant au dernier centile de revenus). Cf. J-M. Hourriez, 2003, « Des ménages modestes aux ménages aisés : des sources de revenus différentes », INSEE Première.

[3] Jean-Michel Hourriez propose un découpage encore plus précis, en excluant seulement les 1% les plus riches.

[4] Louis Chauvel, 2006, Les classes moyennes à la dérive, Paris, La République des idées.

[5] C’est l’approche proposée par Jean-Michel Hourriez.

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