Edito

Jean Furtos

Ce numéro vise à favoriser la pensée autour de certaines classifications qui empêchent de penser, ce qui n’est pas bon à la santé… Le contexte est le suivant : lorsque l’ascenseur social est en panne, lorsque l’idéal républicain, créateur d’une citoyenneté équitable pour tous, est mis à mal, les grands principes universalistes ont tendance à se figer pour masquer l’insupportable écart avec la réalité.

Nous partons de la question des statistiques « ethniques », terme du reste impropre au regard des lois françaises et européennes récentes. Cette catégorie, mise sur le devant de la scène  médiatico-politique après la décision du Conseil Constitutionnel du 15 Novembre 2007, conduit à une impasse rhétorique assez radicale qui paralyse l’action politique : les uns souhaitent à juste titre éviter une « racialisation » de la société française, contraire à l’article 1er de la Constitution ; les autres appellent légitimement de leurs vœux la reconnaissance des discriminations, en vue d’en infléchir positivement le cours. Revenir aux termes de la loi, ou parler de statistiques de la diversité, permettrait déjà d’éviter le terme « ethnique » qui contamine le débat en parlant à l’envers du racisme ambiant sous la modalité de la dénégation. La recherche de Saïda Douki met en évidence qu’une telle tendance est de nature à favoriser l’autocensure des psychiatres sur l’histoire de leurs  patients.

D’autres catégories sont également abordées à travers la notion édulcorée de « classes moyennes », celle de « mal-logement », jusqu’aux effets actuels du colonialisme et des exterminations de masse, en passant par la souffrance déniée des homosexuels en contexte homophobe.

Qu’est ce qui rassemble ces situations hétérogènes ? Tout semble indiquer qu’il s’agit d’un déni collectif qui porte sur la perception de réalités individuelles et sociales et sur ce qu’il convient d’en faire, entre cécité pérennisée et reconnaissance. Le déni collectif n’est pas à confondre avec les interdits structurants qui  portent sur le sexe, la violence, les alliances : contrairement au déni, ils aident une société à vivre en bonne intelligence et donnent à chacun de ses membres le sentiment de faire partie du monde des humains comme un parmi d’autres.

De même que l’on parle de roman familial dans la théorie freudienne, on peut souhaiter, avec Benoit Falaize, un travail d’élaboration collective qui dirait d’une manière suffisamment crédible et idéalisée les histoires traumatiques occultées, ou à l’inverse trop obsédantes, construisant ainsi « un roman national pluriel porteur d’espoirs et de vie en commun pour les générations à venir ». Il n’est pas interdit de rêver avec d’autres que soi, quitte à  vivre douloureusement la difficulté de la suture entre le traumatisme intolérable qui tend à couper de la commune  humanité, et les discriminations actuelles  qui le perpétuent.

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