Edito

Jean Furtos

Michel Joubert

L’étude du voisinage n’est pas nouvelle. Elle a été abordée de près ou de loin par un grand nombre de travaux sociologiques et autres tout au long du XXe siècle ; elle a aussi été approchée très concrètement par les premières expériences de secteur psychiatrique dans les années 60-70. Pourtant, un numéro spécial sur les troubles de voisinage selon une approche de santé mentale aurait  été impensable il y a seulement 5 ans.

Pourquoi cette thématique  est-elle devenue évidente  aujourd’hui ?

     - La raison la plus souvent mise en avant nous vient des bailleurs, surtout des Offices d’HLM : voilà des années qu’ils interpellent les secteurs de psychiatrie publique, car depuis la diminution considérable du nombre de lits dans les hôpitaux psychiatriques, les malades mentaux sont devenus pour eux un nouveau public, parfois difficile, avec le risque de comportements susceptibles de troubler la tranquillité ou l’ordre public.

      - Mais une seconde raison, plus récente, s’articule sur la précédente : la loi de prévention de la délinquance du 5 mars 2007, dans son chapitre III, authentifie nommément les troubles du voisinage comme susceptibles d’être sanctionnés par le maire : au titre général du bon ordre, de la sûreté, de la sécurité et de la salubrité publique dans sa commune. Cette loi inquiète ceux qui interviennent sur le terrain dans des actions de proximité, car ils redoutent que le sécuritaire ne l’emporte sur le bien commun du vivre ensemble, à maintenir, à construire, à adapter.

      - Une  troisième raison,  plus profonde, renvoie au sens le plus général que l’on peut attribuer aujourd’hui aux troubles de voisinage : la tendance sociétale lourde à l’individuation et à l’atomisation des individus. Dans ce contexte,  les troubles du voisiner nous renseigneraient sur les modifications en cours du lien social et de ses régulations ; jusqu’à ce néologisme inquiétant de dévoisinage, évoqué par C. Lévy-Vroelant et A. Josselin. La nomination « troubles du voisinage » serait alors l’ombre portée d’une perte, celle des voisins.

Comment se présente la régulation du voisinage et de ses troubles?

Les régulations primaires reposent sur des codes et des rituels de base qui définissent des niveaux de tolérance, et donc d’intolérance, et leur régulation  au sein d’un  espace commun qui est à la fois sensoriel et symbolique, lieu de la transitionnalité. La tolérance varie d’une cage d’escalier à l’autre, d’un quartier à l’autre, en fonction des habitants, de leur implicite, de leur histoire. Elle conduit à assurer des ajustements (la référence à Erving Goffman s’avère ici éclairante) dans les interactions entre les différents habitants d’une même unité résidentielle.

Si la régulation primaire ne suffit pas, ou si elle est court-circuitée ou neutralisée, des régulations secondaires deviennent nécessaires ; elles pourront se mettre en œuvre par le biais de l’intervention active des voisins, des professionnels et des associations. Dans ce numéro, il sera surtout question de ces régulations secondaires.

Les modes d’intervention et de médiation

Les secteurs de psychiatrie publique ont le devoir d’intervenir au nom du principe fondateur de la logique du secteur : travailler là où les gens vivent.  Les problèmes de voisinage font, à ce titre, partie intégrante de leur mission. Pour l’illustrer, P. Chaltiel  a choisi l’exemple  limite et saisissant d’une intervention  avec le voisinage sur le lieu même du commissariat, lieu des plaintes.

La clinique psychosociale, définie comme une prise en compte de la souffrance psychique qui apparaît sur les lieux du social, peut aussi bien être exercée par des psy que des non psy, cela cas par cas, comme le présentent  B. Eyraud et Ph. Marchois. Pour sa part, V. Léger montre comment une psychologue clinicienne engagée par un Office d’HLM peut mettre en œuvre ses compétences pour aider à transformer une impasse en problème, avec des moyens accessibles aux bailleurs et une réflexion pouvant être partagée avec le CMP.

Les médiations des  troubles de voisinage se déclinent aussi à l’échelle du quartier, en particulier au niveau de ceux que l’on appelle du terme générique de « jeunes », avec des impasses  analysées par C. Durozard sur le versant psychologique, et par C.Lévy-Vroelant sur le versant sociologique. C. Mélato et C. Mougin présentent la manière dont, dans certains quartiers populaires, des médiations associatives et individuelles ont été mises en place pour réduire les tensions entre résidents et des occupants particuliers de l’espace public (usagers de drogues dans la rue, personnes en errance) à l’origine de diverses nuisances locales (bruit, intrusions). Les actions de médiation visent dans ces contextes à reconstituer ou à faire évoluer le « consensus moral » à la base de la coexistence sociale sur un territoire donné (M. Joubert). Cela n’empêche pas les échecs,  telle l’agression violente d’un « schizo » sur l’un de ses voisins, analysée comme le produit du décalage d’attention entre les différents protagonistes de la vie de quartier et les services de psychiatrie.

M. Girod de l’Ain présente les dispositifs mis en place à l’échelle d’une grande ville qui instruit en partenariat les signalements des troubles de voisinage, dont l’authentification passe par la plainte auprès du Maire ou la main courante. Elle suggère l’existence de différences de perception et de traitement entre les quartiers populaires et les autres. Les premiers présenteraient des seuils de tolérance et de supportabilité plus élevés, avec des interventions publiques plus tardives et sécuritaires ; par ailleurs, ce sont les personnes très vulnérables qui en supporteraient le plus durement les conséquences.

Les enjeux et les risques

Il semble que « le voisinage soit devenu  l’horizon ultime du « lien social », le garant de la paix civile. Mais les souffrances du voisinage, bien réelles, sont moins facilement régulées par des habitants plus vulnérables et moins solidaires » (C. Lévy-Vroelant).

C’est pourquoi la question de la régulation secondaire des troubles de voisinage par les institutions est devenue cruciale et ne peut être aujourd’hui balayée d’un revers de préjugé.

Mais cette régulation comporte des risques non négligeables :

- celui d’une prégnance excessive des institutions qui aggraverait la fragilité des régulations primaires entre voisins,

- celui d’un amalgame entre les attendus de la loi de prévention de la délinquance et la problématique des troubles du voisinage telle que nous l’envisageons ici, c'est-à-dire inscrite dans des pratiques de clinique psychosociale (B. Eyraud),

- enfin, la montée de l’intolérance et du recours excessif à la répression risquerait de faire passer le psychiatre et les équipes de psychiatrie du métier de clinicien à la fonction d’expert (J.P. Martin), sans compter le mésusage possible des hospitalisations sans consentement.

Un authentique souci de santé mentale, dont la définition dépasse et inclut le cadre de la psychiatrie, nous paraît constituer un  antidote, certes modeste, mais qui pèse un réel poids sur le plan des pratiques, contre une excessive sécurisation du social ; il permet à chacun d’exercer son métier, sa mission ou sa position de voisin dans des conditions respectueuses des altérités, tout en produisant des protections collectives.

. Peut-on espérer ainsi récuser une vision isolationniste du « chacun chez soi », dans un monde social atomisé, pour ceux qui se trouvent confrontés à une expansion dérangeante de l’intime ? Comment ne pas basculer trop vite dans des réponses en noir ou blanc de type pathologique ou sécuritaire ? 

Il s’agit de redonner droit et valeur aux espaces transitionnels pour concerter, accorder, négocier. Il est nécessaire de préserver une zone d’incertitude suffisante entre soi-même et autrui, entre l’individuel et le collectif (C. Durozard, M. Breviglieri), entre l’intime et le public (I. Astier, J.-F. Laé),  au sein même d’une communauté d’habitants.

La plupart des contributions montrent, en effet, le rôle assuré par les ressources collectives, les solidarités, les mécanismes d’attention mutuelle ; la manière dont divers intervenants peuvent réguler certains débordements, sans sortir de leurs missions, confirme la négociation et l’ajustement réciproque comme l’un des ressorts majeurs de la santé mentale.

Ce numéro des Cahiers de Rhizome résulte d’une collaboration entre l’ONSMP-ORSPERE et le CESAMES (Centre de Recherche Psychotropes, Santé Mentale, Société, CNRS-INSERM-Université René Descartes Paris 5).

Il s’appuie sur une étude commanditée à l’ONSMP par la FONDATION CAISSES d’EPARGNE pour la SOLIDARITE sur le thème « Les troubles de voisinage, la part de la santé mentale », non encore publiée, sous la direction de Michel Joubert (CESAMES) et Jean Furtos (ONSMP-ORSPERE), avec une équipe de chercheurs composée de : Claire Durozard, Benoît Eyraud, Agnès Josselin, Philippe Marchois, Christine Mélato et Chantal Mougin.

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