Une pension de famille en secteur rural

Hervé Perrain, Directeur général AGEHB, Brest

Le contexte

Voici une commune de 7 300 habitants, à 20 minutes de la deuxième métropole bretonne, mais qui a gardé toutes ses caractéristiques de « ville centre » d’une communauté rurale.De ce fait, son attractivité reste entière pour les 14 communes rurales ou littorales  qui l’entourent car on y trouve tous les commerces et les services que seule cette ville peut encore offrir aux habitants du secteur. Son grand marché hebdomadaire est réputé, ainsi que ses établissements secondaires.A première vue, on pourrait penser que chacun a trouvé sa place dans cette agglomération, soit  nouveau venu cherchant un logement à acquérir moins onéreux que dans la « grande ville », soit plus souvent du pays et connu à travers une filiation de plusieurs générations.Cependant, les services sociaux, et plus précisément le centre communal d’action sociale de cette ville se trouve « démuni » pour tenter de réduire la souffrance quotidienne que vit un certain nombre de personnes.

Qui sont ces personnes ?

Il s’agit essentiellement d’hommes, le plus souvent de plus de 40 ans, seuls, confrontés à une alcoolisation plus ou moins forte et qui n’ont plus la force ou l’envie de donner un contenu « positif » à leur quotidien.Pour deux raisons principales, ils se sont mis plus ou moins en marge de la société qui les a vus grandir et à laquelle, malgré tout, ils continuent d’appartenir :

  • Première raison : une rupture conjugale.

Mariée au pays, le plus souvent  avec une « fille «  d’ici », le divorce entraîne pour eux une coupure avec leurs relations sociales et un sentiment d’échec. Celui-ci est ressenti certainement plus fortement qu’en milieu urbain où l’anonymat et la diversité des réseaux de socialisation permettent à chacun de ne pas être « entier » devant les autres. En secteur rural, sans rentrer dans la caricature, on est vite qualifié à partir d’un seul critère, « le » fils de », « le » président de telle association, « la » caissière au supermarché. Pour ces personnes, la rupture a été trop dure à vivre et elles n’ont pas réussi à se reconstruire. (Il est entendu que la rupture est l’élément déclencheur de cette désocialisation et qu’il y avait « au départ (mais lequel ?) » une fragilité personnelle). Très rapidement, c’est l’emploi que l’on perd et puis aussi les liens affectifs avec ses enfants. La perte de revenu, le divorce entraînent la vente de la maison. C’est alors une vie à la limite de la clochardisation qui se développe, bien que la personne ait un logement (le plus souvent dans le parc privé) et un revenu (RMI ou allocation adulte handicapée). Les problèmes de santé et d’hygiène apparaissent.Des  faits de violence se font jour. Les personnes sont soit auteur, soit plus souvent victimes. C’est alors les allers-retours avec l’hôpital, psychiatrique ou pas, ou quelquefois avec la maison d’arrêt.

  • Deuxième raison : le décès d’un ou des deux parents

Dans ce cas, il s’agit d’hommes qui sont restés « le fils de sa mère ». Dans l’impossibilité de prendre leur autonomie, confortés par un « choix ? Professionnel » qui les maintient dans la cellule familiale, à savoir devenir ouvrier agricole sur l’exploitation des parents, ils se trouvent totalement désemparés dès le décès du père ou en majorité, « seulement » après le décès de la mère qui survient, les faits sont là, bien après. Ayant au préalable une vie sans projet, se laissant diriger par leurs parents, ils ne sont pas, à 35-45 ans, à même de prendre leur quotidien, professionnel ou personnel,  en mains et « plongent dans l’alcool ». Très souvent, ils le  côtoyaient d’ailleurs depuis longtemps.Très rapidement, ils se retrouvent face aux mêmes difficultés que les hommes ayant vécu une rupture.

Des points communs :

Même si leurs histoires de vie diffèrent, ces deux « catégories » de personnes ont des points  communs.

  • Leur lien fort avec « leur » pays. Ils y sont nés, leurs parents aussi, ils y ont travaillé et dans un métier particulièrement ancré à ce pays : agriculteur, et dans une moindre mesure marin d’Etat.
  • Ils n’ont jamais bougé et n’ont donc jamais quitté leur pays. Ils ne connaissent que lui et sont eux-mêmes connus d’une partie de la population. Pas seulement parce qu’ils font parler d’eux, mais parce que ils sont du pays. On les a connus « petits », « autrement », « avant » et leurs parents étaient également  connus en bien ou en moins bien…Ce qu’il faut aussi porter…
  • Leur solitude parfois plus ou moins consciemment choisie, mais aussi leur isolement et leur absence de relation affective. Quand ils viennent au CCAS, c’est « officiellement » pour réclamer un soutien financier ou administratif. Cette demande est rarement exprimée de manière violente et c’est plutôt à un flot de paroles, et parfois même de pleurs qui se déversent  dans le bureau de la Mairie.

 

Que faire ?

Cette question, si l’on veut être honnête intellectuellement, se décline de deux manièresQue faire pour ces personnes ? Mais aussi que faire de ces personnes ? La première question a conduit à plusieurs réponses de la part de l’action sociale et sanitaire. Il s’agit principalement d’ouverture de droits. Ainsi, ces personnes ont un revenu, un logement, sont parfois sous tutelle, ont eu des soins, sont partis en cure, ont « un traitement ».En règle générale, toute la panoplie a été déployée. Mais cela n’a pas suffi. Alors maintenant que faire de ces hommes ?Les envoyer à la grande ville pourrait être la solution. On y trouvera certainement les services et les équipements adéquats. Mais cela n’est pas certain, et puis ces structures risquent de manquer de places à proposer. Et surtout cela ne sera certainement pas « pour » ces hommes car ils seront alors totalement privés de leurs repères. Et si certains professionnels peuvent considérer que cela serait « la solution », à savoir une rupture  pour un « nouveau départ », ce n’est pas notre point de vue. En effet, animant des services en milieu urbain, nous rencontrons déjà ce type de personnes issues du secteur rural et leur seule envie, du moins exprimée, c’est de retourner chez elle.

Une proposition : une pension de famille

C’est au regard de  ces différents constats que nous avons proposé aux élus  de construire une pension de famille sur leur commune.Décrite sous le terme de Maison relais dans la circulaire du 10 décembre 2002 du ministère  de l’emploi et de la solidarité  et du secrétariat au logement et relancé par le Plan de cohésion sociale en 2005, la pension de famille est un habitat composé de logements indépendants loués pour une durée indéterminée et de plusieurs espaces collectifs permettant aux locataires d’avoir des activités communes.

Organisation architecturale :

Le projet consiste donc en la construction d’un immeuble d’habitation composé de 20 appartements de type T1 bis indépendants et d’espaces communs : une cuisine, une petite infirmerie, un salon pour accueillir ses connaissances, un grenier pour y déposer ses affaires dont les personnes ne veulent pas séparer mais qui ne peuvent être rangées dans leur appartement, une grande salle commune permettant d’exercer des activités diverses et tout simplement de s’y retrouver pour discuter. Deux bureaux sont réservés à l’accueil et aux professionnels.

La conception architecturale répond à trois objectifs liés au projet social de l’équipement, à savoir :

  • La sécurisation des résidants : l’accès au bâtiment est contrôlé pour éviter toute intrusion indésirable qui viendrait perturber  la vie de la maison et la recherche d’un équilibre personnel des résidants.
  • L’intimité: le bâtiment est organisé en 4 ailes sur un étage de 2 ou 6 appartements disposant chacune d’un escalier. Cette organisation limite fortement la sensation désagréable de vivre dans un grand collectif et facilite l’appropriation d’un espace commun plus restreint et incite aux bonnes relations de voisinage. Cela favorise la création d’une ambiance de calme et de repos.
  • La convivialité: le bâtiment dispose, donc, d’espace commun intérieur  permettant aux locataires de se rencontrer, mais, également et surtout, d’un grand jardin. En effet, il nous a semblé particulièrement important de proposer des activités en lien avec le travail de la terre pour ces personnes au passé professionnel relevant du secteur agricole. Ce jardin peut être le lieu privilégié « d’agir ensemble », mode d’accompagnement que nous favorisons par rapport à celui basé surtout sur  l’échange verbal (voir le paragraphe : effets attendus).

Une présence quotidienne

Mais plus qu’un habitat, la pension de famille, c’est surtout une présence .Il s’agit de la présence d’un personnel professionnel dénommé dans la circulaire ministérielle  de « couples d’hôtes ». Ce personnel a avant tout, du moins comme notre projet social l’affirme, le rôle de créer un cadre convivial et rassurant. Ni soignant, ni travailleur social, il propose aux personnes locataires « d’être là » et de les accompagner dans leur vie quotidienne.L’objectif est de leur donner l’envie de mener à bien toutes les tâches que chacun doit assurer pour vivre dans le respect de soi-même et de ses proches. L’activité professionnelle est très diverse. C’est pour cela que nous avons fait le choix de répartir ce temps d’intervention sur trois postes :

  • un poste et demi de « maîtresse de maison ». Il s’agit alors d’une part de s’assurer que chaque personne se porte le mieux possible moralement et physiologiquement (hygiène corporelle et entretien du logement, alimentation, envie d’agir seul ou avec les autres) et d’autre part de « faire vivre la pension de famille » en organisant des moments de convivialité en respectant le souhait et le rythme  de chacun mais en évitant les replis sur soi trop long.
  • Un demi poste d’animateur. Il est question d’organiser des activités plus ou moins structurées, en particulier relatives au jardinage, et d’inciter à sortir de la pension de famille pour assister  aux manifestations sportives  ou culturelles organisées par les acteurs locaux.

Effets attendus

Ils sont ambitieux car il s’agit d ‘amener la personne logée à retrouver confiance en elle et en son avenir.En lui apportant une protection (logement sécurisé), une présence au quotidien d’une personne à son écoute, en rompant sa solitude, nous faisons le pari que ces hommes peuvent décider de ne plus vivre dans « l’abandon d’eux- mêmes ». En pratique, cela signifie donc que le locataire va prendre soin de lui et de son environnement. Sous le terme environnement, nous comprenons son logement, les espaces collectifs, mais aussi les autres locataires, les professionnels et les relations extérieures à la pension de famille.

Ce qui importe, c’est que la personne devienne capable d’apporter un  « soin » à cet environnement. Pour cela, grâce à la confiance retrouvée, il faut la conforter dans le fait qu’elle peut porter un regard différent sur son environnement. Il ne lui est pas systématiquement hostile ou « jugeant ». Au contraire, la personne peut contribuer à améliorer cet environnement.Cela, bien sûr, peut prendre du temps. C’est pour cela que le principe de la « pension de famille » est intéressant. La location du logement n’est pas limitée dans le temps.De plus, cette modification du comportement  de la personne ne doit pas lui être présentée comme un « un projet » à réaliser. Il n’est pas non plus question de « parcours d’insertion » où il faut absolument redevenir « autonome ».Cela pourra être le cas pour certains locataires qui aspireront à quitter cette structure et à retrouver un logement « ordinaire » pour  une vie   plus libre mais moins protégée. Mais, pour la majorité d’entre eux, l’effet majeur est de leur permettre donc de retrouver un équilibre qui correspond à leur capacité à vivre le mieux possible le présent en acceptant leur passé et sans craindre leur avenir. 

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