Un groupe de parole dans le Beaujolais

Pierre Auray, Géraldine Deplanche, Nicole Thivard, Assistants sociaux de la MSA du Rhône.

Prendre en compte l’aspect humain de la crise économique que rencontrent les viticulteurs du Beaujolais, est la spécificité de l’action « Parler pour rebondir », débutée en novembre 2006, et mise en place par des assistants sociaux de la Mutualité Sociale Agricole du Rhône, dans le cadre de leur mission d’accompagnement des personnes en difficulté.

La crise que traverse le secteur viticole n’est pas seulement économique ou professionnelle. Elle touche aussi à l’aspect humain qu’il faut prendre en compte. D’une part, elle est un choc culturel qui bouleverse valeurs, traditions, comportements; elle demande de prendre en compte les liens de famille, l’individualisme, l’attachement à la terre et à la transmission du patrimoine. Et d’autre part, elle est aussi un traumatisme humain, se traduisant par un mal-être, un sentiment d’impuissance, une culpabilisation et un repli sur soi. Cette crise se confronte aux parcours et à l’histoire personnelle.Elle génère des difficultés à s’exprimer et à parler de ce qui se vit. La culture du monde agricole, où le travail est essentiel, explique qu’il soit difficile pour cette population d’appeler à l’aide et les situations, quand on les connaît, sont très dégradées. Ces difficultés deviennent un frein à la capacité à rebondir, à se redynamiser autour d’un projet.Face à ce constat, la mise en place de groupes de paroles est apparue comme une réponse adaptée. Il s’agit, sans négliger le traitement politique, professionnel et technique, de « remettre de l’humain » dans cette crise comme nous disait un viticulteur, parce que tout simplement « parler, ça fait du bien ». Trop souvent, ils se taisent car ils se sentent exclus, remis en cause dans leurs capacités. Ils se considèrent comme des « mauvais » qu’il faut éliminer.

Ces groupes de paroles permettent aux viticulteurs de dire ce qu’ils vivent, de partager leurs difficultés, de retisser du lien social et de redonner de l’énergie à chacun, avant d’impulser des dynamiques collectives. Le fonctionnement du groupe est basé sur la conviction que chaque personne a des compétences et que le groupe doit permettre de les mettre en valeur, de les enrichir par la confrontation à d’autres expériences. Le groupe est animé par des assistants sociaux de la MSA et se réunit toutes les trois semaines, en demi-journée, dans une salle mise à disposition par la mairie de Limas. Les viticulteurs peuvent venir seuls ou en couple. Ce n’est pas un lieu de soin, mais bien un lieu d’échanges, de partages d’expériences pour permettre de rebondir et de trouver en soi ses propres solutions. Ce n’est pas un lieu où l’on vient chercher des solutions toutes prêtes.

C’est au mois de novembre 2006 qu’a démarré le premier groupe qui a réuni une quinzaine de viticulteurs du sud comme du nord du Beaujolais, métayer, fermier ou vigneron indépendant. Le ressenti domine tout d’abord les échanges, puis la parole se libère. Très vite, les viticulteurs ont souhaité aller encore plus loin en rédigeant un certain nombre de témoignages qui expliquent les difficultés au quotidien. Un document intitulé « Je suis venu te dire… » comprenant témoignages et propositions de solutions a vu le jour. Ce document a été distribué dans toutes les communes viticoles, ainsi que dans les instances professionnelles, élus du département, banques, centres de gestion…Après 6 mois de rencontres régulières, ces viticulteurs sont très satisfaits d’avoir pu « remettre de l’humain » dans cette crise. Forts de cette première expérience, 2 autres groupes devraient se mettre en place à partir d’octobre. Un groupe s’adresserait plus spécifiquement aux jeunes, car souvent pleins d’idées ; les jeunes viticulteurs n’ont parfois besoin que d’un « coup de pouce » pour mettre en dynamique leurs projets.

« Le RMI nous aide aux dépenses de la vie courante. Nous avons honte et nous évitons de parler de notre situation. Comment faire comprendre aux non-viticulteurs nos problèmes de trésorerie, alors que nous possédons des terrains, des véhicules, des bâtiments, indispensables à la bonne marche de l’exploitation ? "

« Que penser de notre vie de couple, quand 24H sur 24, 7 jours sur 7, nous sommes ensemble ? Il n’y a plus de week-end pour se changer les idées. Tout tourne autour de nos problèmes sur l’exploitation. Pour l’instant, il y a toujours l’un de nous pour positiver, pour pousser l’autre à travailler. Mais jusqu’à quand ... ? La journée, on s’abrutit au boulot, la nuit, les soucis prennent le pas sur le sommeil. On nous reproche beaucoup trop souvent d’abandonner le paysage Beaujolais. Ceci n’est pas notre priorité, nous allons bientôt crever la bouche ouverte et tout le monde s’en fout. »

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