Edito

Jean Furtos

Pourquoi n’y a-t-il pas un ministère de la ruralité comme il y a un ministère de la ville.Serait-ce parce qu’en ruralité, on n’observe pas de violence dans l’espace public ? Remarquons pourtant que la violence s’y déploie sporadiquement sous la forme d’actes collectifs d’agriculteurs en colère, mais aussi dans l’opposition vive et médiatisée entre les militants coupeurs d’OGM et certains cultivateurs ; on se souvient de l’incendie du Parlement de Bretagne par les marins pêcheurs en 1994, du démontage du Mac Do par les militants de la Confédération paysanne en 1999, sans compter les suicides de paysans qui ont fait récemment la une des journaux. Cependant, curieusement, ces violences ne sont pas considérées comme une question « sensible », comme on parle de quartiers « sensibles ».   

Dans ce dossier, on prendra conscience des bouleversements économiques et culturels advenus aux paysans, surtout aux petits exploitants devenus minoritaires sur leur terre, tandis que les femmes semblent avoir plus de plasticité pour le changement. En réalité, la ruralité n’est plus identifiable au monde agricole : on parle désormais, et cela ne date pas d’hier, d’une « néo-ruralité » qui a transformé la donne par l’arrivée de nouveaux habitants d’origine citadine, aux sociologies très diverses ; on parle également des « rurbains », à l’interstice des villes et des campagnes

Comme les paysans, nombre de néo-ruraux sont touchés par un mal communément réparti, l’isolement en contexte de précarité,  mais avec les particularités propres du rural : non pas un retrait malgré la proximité, comme en ville, mais un isolement exacerbé par les distances.C’est pourquoi le moyen de locomotion privé y apparaît aussi important qu’un logement, sinon c’est l’impossibilité d’accéder aux services publics et privés nécessaires à la vie pour soi et en société. C’est pourquoi, en matière de relation d’aide sociale et psychique, on lira l’importance cruciale des visites à domicile, des équipes mobiles, pour des pathologies qui ne sont pas si différentes qu’en ville, mais là encore avec des particularités.Selon tous les témoignages, les troubles du couple et de la conjugalité apparaissent particulièrement graves, car la précarisation et le grand isolement en sont la suite logique.

La ruralité n’est donc plus ce qu’elle était. Devenue « campagne » pour les gens de la ville, elle revêt un aspect bigarré et une complexité qui enrichit les visions trop simples : terre d’exclusion et de précarité, elle est aussi une terre d’accueil qui a inversé l’exode rural avec de nouvelles modalités de  vie.

On verra que ce numéro n’est pas directement clinique, car il fallait d’abord situer le cadre où une problématique de santé mentale se pose ; d’ailleurs, même les textes émanant de cliniciens sont contextualisés. Il reste que la souffrance qui empêche de vivre comme celle qui mobilise les ressources sont perceptibles d’une manière… sensible.

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