Dépressions et suicides dans le monde des petits paysans

Michèle Salmona, Enseignante en psychologie du travail et cofondatrice du CAESAR (Centre d’anthropologie économique et sociale : applications et recherches à Paris X)

Le monde des petits paysans a été livré, comme le monde des ouvriers et employés de l’industrie et des services, à des changements radicaux porteurs de conséquences spectaculaires : la mécanisation, puis la mise en gestion (en 1970) en même temps que l’utilisation massive des produits chimiques (engrais, pesticides, herbicides…), l’informatisation etc… Toutes ces révolutions dans le travail entraînèrent des questions multiples de santé : accidents du travail, maladies, dépressions, suicides ; dès les années 65, ces questions de santé, en particulier de santé mentale, se profilaient déjà dans les zones de Piémont et de montagne.La modernisation de l’agriculture était facilitée par une politique d’incitation économique,

Une situation paradoxale : le productivisme au quotidien

Les petits paysans étaient obligés d’adhérer aux injonctions des conseillers, concernant le travail, pour obtenir les aides économiques : ils désiraient « passer la barre » de la modernisation et survivre. Ils découvraient par ailleurs que, malgré les méthodes scientifiques adoptées et les prêts bonifiés obtenus, les résultats ne coïncidaient pas toujours avec les objectifs déclarés par les organisations agricoles. Le travail ne diminuait pas et devenait plus rapide et méticuleux. Quant à l’augmentation régulière du profit, elle apparaissait incertaine malgré l’effort consenti. Cette situation de double contrainte, où aucune réponse n’est bonne, amena les petits paysans à subir de plus en plus difficilement la politique productiviste et à en payer les conséquences, en particulier sur la santé mentale. En effet, depuis l’après-guerre, la mise en place de la politique de modernisation de l’agriculture en France a contribué à l’élaboration de pratiques et données scientifiques qui ignoraient le « vif du travail » selon l’expression de Christophe Dejours. Elles déniaient à l’activité dans le travail paysan, toute la part de sensations, d’émotions, d’intuitions, de patience, et de répétition permettant de mener à bien des métiers, où l’aléa lié au Vivant (l’animal bouge, réagit), au temps (la pluie, les orages, la sécheresse) sont difficilement maîtrisables, où les risques d’épidémies dans les élevages, de maladies dans les cultures ou l’arboriculture, sont permanents. La sociologie rurale laissa de côté l’étude de ces cultures paysannes, du travail et de ces métiers, plus proches de la Mètis[1], que de la raison pratique.Même les jeunes paysans évoquent les questions de déculturation brutale qui, ajoutées à « l’endettement obligé » pour s’inscrire dans la modernité, à la pression de plus en plus grande de cet endettement sur la vie quotidienne, ont été un des éléments déterminants de la dépression et du suicide de ces vingt dernières années.

Les politiques agricoles : les Plans de développement

Il a été démontré[2] que deux périodes sont particulièrement fragilisantes chez les agriculteurs s’engageant dans un Plan.La période de démarrage entraîne une très lourde fatigue physiquement et psychiquement ; elle est favorisée par une restructuration matérielle, économique et technique, enfin d’activité cognitive et de gestion rapide de la mise en place du Plan. Un travail manuel intense produit des accidents du travail graves (chutes d’échelle, électrocutions, coups des bêtes). La fatigue et les risques pris pèsent particulièrement sur la vie quotidienne. Cette fatigue physique est doublée d’une charge mentale importante liée à la réorganisation du collectif du travail familial (en général GAEC[3]) et à la méticulosité, la rapidité, la diversification des tâches exigées par l’aide. Par ailleurs, l’endettement obligatoire réalisé dès le début de l’aide véhicule une anxiété, sinon une angoisse accompagnée de troubles du sommeil, d’irritabilité, de douleurs digestives.La seconde période critique est la fin du Plan, où l’accumulation de l’effort soutenu durant le temps de l’aide déclenche une « plongée » dans la dépression, quand l’effort se relâche.

La culpabilité et la responsabilité des petits paysans dans la détérioration de l’environnement 

Lors de la crise du lait et de la volaille en 1999, les paysans de l’ouest, touchés de plein fouet par cette double crise et évoquant les suicides à la télévision publique, ont montré un accablement particulièrement douloureux lorsque les associations de défense de l’environnement ont interpellé ces derniers sur leur responsabilité dans la destruction de l’environnement. Ils avaient des difficultés à parler du suicide, mais l’interpellation des « écologistes » les plaça dans une situation sociale insupportable, médiatisée malgré eux, où ils « perdaient la parole » et ne savaient plus « garder contenance ». La culpabilisation n’a fait qu’augmenter avec la généralisation dans l’opinion et dans les médias, de la prise en compte de cette préoccupation mondiale. Le slogan « nous ne sommes pas les seuls à polluer », dans les discours des petits paysans de tous âges, montre la stigmatisation profonde qu’ils ressentent dans cette situation.

Pour conclure, nous connaissons depuis longtemps les facteurs liés à la solitude, à la configuration de certaines « familles » en milieu paysan (ou artisan) favorisant des productions morbides. Comme le disait Roger Bastide, « il y a un va-et-vient incessant entre le morbide et le social ». Cependant l’observation pendant quarante ans, accompagnée de recherches sur l’évolution des cultures du travail paysan mais également sur les politiques d’aménagement régional en particulier dans la Région Limousin et la Région PACA m'a amené à étudier les migrations d’urbains dans l’hexagone : d'abord les néo-ruraux, puis plus tard en 1980, les familles de jeunes chômeurs venues des villes désindustrialisées du nord de la France. La réalisation plus ou moins récente de barrages EDF et de lacs de retenue ont « reconverti » ces régions au tourisme de masse. Dans les deux cas de migrations d'urbains, les incidences sur la santé mentale sont présentes. Il en est de même en ce qui concerne la santé mentale des ruraux locaux, lors de la mise en eau des lacs de barrage du Verdon. Ces phénomènes m'amenèrent à déplorer le déni[4] volontaire des cultures paysannes par les responsables, dans les organisations publiques ou professionnelles chargées de « gérer » les transformations techniques, économiques et sociales des paysans et du monde rural en général.

La santé mentale de ce monde rural et ses productions morbides sont restées « à l’écart », peu étudiées ni traitées dans leur « originalité ». Ces dimensions capitales des transformations des cinquante dernières années font peser une opacité sur ces sociétés rurales, dans le monde urbain. La création de nouvelles formes de production de légumes et de fruits « bio », d’un lien équitable et solidaire avec les familles consommatrices de ces produits de la nature et du vivant, va-t-elle transformer l’opacité qu’entretiennent les urbains vis-à-vis du monde paysan ? La sortie du corporatisme traditionnel, réalisée par les AMAP[5], permettra-t-elle enfin un dialogue égalitaire avec les urbains ? Ce « corps social paysan », asservi depuis des siècles, « casté », assigné à fournir la nourriture aux urbains, rompra-t-il enfin avec les fantasmes que ces derniers véhiculent et entretiennent sur lui ?

Notes de bas de page

[1] La Mètis des Grecs désigne une forme particulière d’intelligence, une prudence avisée, un savoir-faire appelé le BIAIS (Jean-Pierre Vernant).

[2] Une recherche (1981-1987) réalisée en Loire Atlantique auprès de collectifs de travail familiaux, à majorité organisés en GAEC, a montré l’influence des politiques de développement sur le déclenchement des dépressions.

[3] Groupement Agricole d’Exploitation en Commun.

[4] Déni : refus de reconnaître comme vrai, ou existant, un phénomène ou un fait qui est évident pour le sujet. Ce déni permet de conserver chez les décideurs du secteur privé ou du secteur public, la légitimité des politiques, dont ils connaissent pourtant les dérives, les limites.

[5] Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne

Bibliographie

Salmona M., 1994, Les paysans français : travail, métier, transmission des savoirs, Ed L’Harmattan.

Salmona M., 1994, Souffrance et résistance des paysans français, Ed L’Harmattan.

Salmona M., 2003, La violence, les mots, le corps, Revue Cahiers du Genre (CNRS, IRESCO) n°35.

Ouvrage à paraître :

Salmona M., « Femmes, mémoires, territoires. Le territoire comme corps ».

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