De la « ruralité » à la « campagne »

André Micoud, Directeur adjoint du MODYS (CNRS), Saint Etienne.

Depuis le train ou depuis nos voitures, les paysages des campagnes défilent, avec leurs champs, leurs clochers et leurs hameaux. Mais que connaissons-nous du monde rural ? Hormis le fait d’y séjourner parfois en vacances ou d’aller y voir de vieux parents ?

Ce qui, à la fin de la dernière guerre, fut alors nommé « espace rural » l’a été pour être entièrement dédié à la profession agricole, à charge pour elle de nourrir les français. Accompagné par de puissantes politiques de modernisation qui, dans de nombreuses régions, ont radicalement changé son aspect (drainage, remembrement, irrigation…), cet ainsi nommé « espace rural » est aujourd’hui en profonde mutation. Au point que l’usage commun lui préfère de plus en plus l’ancienne appellation, polysémique et poétique, de « campagne ».

Certes, l’intensification et la spécialisation sont toujours là, mais l’agriculture industrielle (ou « productiviste »), devenue par ailleurs inséparable du secteur agroalimentaire, fait l’objet de critiques de plus en plus vives (elle détruit l’environnement, dégrade les paysages, fournit de moins en moins d’emplois, sans compter l’extrême sélection qu’elle opère dans les variétés et les races avec la standardisation des produits qui en découle…). A une agriculture dite « de filière » (entendons, délibérément industrielle), de plus en plus nombreux sont ceux qui en appellent à une « agriculture de territoire », ou à une agriculture « raisonnée », ou encore à une agriculture « multifonctionnelle » qui saurait mieux participer à un développement local durable. Du coup, les petits agriculteurs, qui avaient cru au progrès indéfini, ne savent plus à quel saint se vouer.

Dans le même temps, l’urbanisation s’étale de plus en plus loin des villes et les petits bourgs connaissent une croissance démographique continue. Les résidences secondaires sont de plus en plus nombreuses à devenir principales. Des villages renaissent. Des « nouveaux habitants » ordinaires prennent la relève de ceux que l’on appelait des « néo-ruraux » il y a dix ou vingt ans. Les fêtes et les festivals se multiplient. Des colloques ont lieu sur l’accueil des nouveaux habitants, une foire à l’installation se répète tous les deux ans dans le Limousin, un magazine Village est spécialement dédié à ces candidats au départ à la campagne. Par ailleurs, les espaces naturels séduisent de plus en plus les urbains épris d’air pur, de tranquillité et de beautés simples. Leur nombre et leur statut (réserves, parcs, zones sensibles, sites Natura 2000…) ne cessent d’augmenter. Sous l’égide de la protection du patrimoine culturel enfin, de partout on restaure les vieilles maisons, les anciens lavoirs ou les croix des chemins. De même, les produits de terroir connaissent un succès croissant.

Revient alors à nos esprits que l’agriculture n’est pas une activité comme une autre : à proprement parler, loin de ne faire que produire des biens agricoles, parallèlement elle façonne fortement nos milieux de vie. Non pas seulement le milieu de vie de ceux qui en vivent, mais celui de tout un chacun. Ce qui fait que « l’espace rural », milieu de vie hier encore moqué et honni pour son retard, ses ringardises, est peu à peu devenu, sous le nom de « campagne », l’objet de nouveaux désirs. Espaces de vie de plus en plus de personnes (résidents, touristes, randonneurs, promeneurs, vététistes, cavaliers, ramasseurs de champignons, adeptes des sports de plein air, naturalistes…), les campagnes françaises apparaissent, notamment au titre de la préservation des patrimoines naturels et culturels, comme des espaces dignes d’attention ; ne serait-ce que pour l’attrait qu’ils représentent en matière d’offre touristique.

Telles sont les données d’une situation complètement inédite à bien des égards : se côtoient maintenant sur ces espaces aux marges de la ville, deux populations très différentes, des autochtones d’un côté (quel autre nom leur donner ?) agriculteurs et/ou « ruraux de souche » et, de l’autre côté, des « nouveaux habitants » qui entendent bien s’y épanouir. Même si, ça et là existent bien quelques « conflits d’usage », nous ne pensons pas que l’essentiel se tienne là. De fait, deux « mondes » vont devoir apprendre à vivre ensemble sur ce qui, à notre avis, est en train de devenir un « espace public » d’un genre complètement nouveau.

Quand des siècles de « sciences politiques » nous ont fait associer « espace public » et « espace urbain » (les citoyens ne doivent-ils pas leur nom à la cité et la politique à la ville, polis en grec ?), le défi est de taille qui consiste au fond à intégrer, dans la conduite des affaires communes, la question vitale de l’organisation des formes de vie. S’il est vrai que la campagne apparaît de plus en plus comme le bien de tous (en tant qu’emblème d’une nature nourricière à préserver), alors quelles formes de solidarité nouvelles doivent-elles être inventées qui permettraient que son avenir se fasse pour le bien du plus grand nombre ?

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