L’accompagnement est une présence

Carole Gerbaud, Responsable pédagogique du CHRS Le FAR – Bourg en Bresse.

Dans l’antre d’un CHRS, comme ailleurs, la mission officielle des « usagers » est clairement définie : « se réinsérer avec bonne volonté et libérer la place occupée ». Cela implique, entre autre, la recherche d’un logement !

A l’arrivée du logement autonome, l’équipe éducative se sent efficace. Les lendemains déchantent rapidement.La pauvreté des prétendants à l’aide sociale les a plongés depuis longtemps dans une solitude crue : manque d’argent, chômage, marginalisation puis exclusion (si médiatique l’hiver) ont déchiré tous liens sociaux. L’errance, puis la rue ont éloigné le « bénéficiaire » de chez lui.En bout de piste, en CHRS, il reprend son souffle et annonce désirer un logement ! Pourtant, la réinsertion par le logement restera souvent de l’ordre de la survie. Depuis longtemps la misère des revenus a installé celle des rencontres. Les loisirs, les fêtes entre amis, les voyages vers la famille ne sont plus de mise.Le « chez soi » est dépeuplé. On n’a rien, on ne vit rien. Au bout du compte (ou du conte), on retournera sur ses pas, au CHRS, rencontrer les résidents, les animateurs, autour d’un repas ou d’une fête de week-end. Le bol d’oxygène est bon à prendre mais le « yoyo » laisse un goût amer et ne favorisera pas le prochain projet à construire quand, de ce fait, le nouveau logement sera perdu !Certains craignent ce retour. Une hospitalisation en psychiatrie s’imposera parfois. A la sortie, le CHRS sera peut-être, une nouvelle fois, la solution pour « habiter quelque part » et fuir l’isolement.

C’est le sens du projet du CHRS le FAR à Bourg en Bresse,  construit à partir d’une structure d’hébergement collectif ouverte 24h/24, et autogérée (organisation institutionnelle horizontale) : l’acte d’accompagner, en deçà du recouvrement des droits (et principalement ceux afférents au logement), veut signifier « prendre soin » des personnes à partir de deux messages transmis immédiatement :elles sont bien attendues ici et maintenant, elles ne se sont pas trompées d’endroit, elles ont leur place dans ce lieu là.

La réponse institutionnelle, au moment de la demande, ne peut être différée (ce n’est pas se tromper d’urgence). Même sans place disponible à proposer, une rencontre aura lieu (écoute, orientation, rendez-vous ultérieur proposé, douche, repas, moment de repos…) avec le personnel et avec les autres résidents (l’organisation des entretiens permet cela). L’animateur n’est pas l’unique messager de l’institution. Cette diversité des protagonistes atténue l’aspect bureaucratique de l’accueil. Un sentiment de confiance est suscité : on a cogné à la bonne porte. Cet ensemble (les habitants, le réfrigérateur plein, les espaces communs meublés et occupés,…) fait d’humains et de matériel contient l’accueil dans toute sa dimension et ouvre nos capacités à « prendre soin » des nouveaux arrivants.Leur personnalité ne sera pas confondue avec les difficultés sociales qu’elles rencontrent.

Lors d’un hébergement, le message premier annonce qu’un travailleur social sera présent dans ce lieu, nuit et jour.Venir habiter quelque part, se sentir protégé de la rue, n’écarte pas le sentiment de solitude.Les locaux, vitrés, estompent la frontière entre dehors et dedans, les chambres, espaces individuels, regroupées en « coin nuit » sont toutefois proches du « coin jour » et des espaces collectifs. L’aller-retour entre intimité et vie de groupe est favorisé. Ce principe est un atout pacifiant parce que des relations plus intimes (réveil le matin) ne manquent pas de s’instaurer. Le surgissement de cette intimité transforme le regard des protagonistes : les résidents, habitants de ce lieu, ne sont pas réduits à leur rôle d’usagers, les animateurs quittent leur position d’acteurs sociaux, ils ont habité, une nuit, le même endroit, ils y reviendront. Ces temps partagés donnent à voir les choses autrement. Mis en contact avec toute l’humanité de la personne nous quittons sa problématique. La « présence permanente » nous évite de dévisager et de déformer l’image d’ensemble transmise, nous invite à envisager ce qui est masqué par la situation de précarité.

« La meilleure façon de rencontrer autrui, c’est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux »[1]. Un regard qui ne scrute pas les différences est le premier pas vers une gratification des habitants d’un CHRS. Il relève d’un processus sans fin, construit de compréhension (de ce qui fait sens pour les autres aussi bien que pour nous-mêmes), de contenance (des ras’l bol, des tensions, des frustrations…) et de consolation.

La question du logement, remise à l’ordre du jour par les Don Quichotte l’hiver dernier, ne fera pas l’économie de penser un tel processus d’accompagnement.

Notes de bas de page

[1] Levinas, Ethique et Infini

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