La femme qui portait sa maison sur son dos

Nicolas Velut, Psychiatre, CHU Toulouse

Gaëlle Pascoët, Educatrice spécialisée, Halte Santé - Toulouse.

Résider quelque part ne signifie pas y vivre. Il y a parfois loin entre « habiter quelque part » et « se sentir chez soi », toute l’épaisseur d’un discours collectif dans lequel on serait pris, qui nous donnerait véritablement une adresse, nous affilierait et nous assignerait au « lieu de l’Autre ». Nous l’apprennent notamment les situations « d’impasse subjective » rencontrées dans certaines problématiques d’exil, mais aussi ces « tranches de vie » croisées au hasard de rencontres dans notre pratique clinique ou dans les lieux de précarité que sont les foyers d’hébergement d’urgence, les Haltes Santé, où parfois se jouent, se nouent et se dénouent des parcours d’errance. Si on peut errer dans un appartement vide plus sûrement que dans la rue, et si un toit sur la tête ne suffit pas à faire un foyer, à l’inverse certains parcours d’errance semblent noués autour de points de fixation qui ne font plus repère ne renvoyant plus à rien d’autre qu’à un passé figé et indépassable, bouchant toute possibilité d’investir un lieu au présent pour y vivre.C’est ce que nous avons voulu illustrer avec une histoire, presque un conte de Noël, celle de Delphine, la dame qui portait sa maison sur son dos…

Delphine, 65 ans, était à Toulouse une figure du monde de la rue, puisqu’elle fréquentait depuis plusieurs décennies différents foyers d’hébergement d’urgence et hôtels sociaux, et y trônait en doyenne. Petite, menue, sa carrure détonait pourtant avec sa vigueur impressionnante, car ce qui la caractérisait, c’est qu’elle déménageait tous les matins, sortant du foyer avec deux énormes sacs très lourds contenant ses effets, sacs qui semblaient plus gros qu’elle, si fluette, et qui lui donnaient l’air de transporter sa maison sur son dos où qu’elle aille dans son errance, la déposant tous les soirs dans un lieu qui semblait différent pour elle. Elle restait toutefois discrète et fuyante puisque personne ne pouvait se targuer d’avoir noué avec elle de lien durable, avec toutefois des moments de décompensation sthéniques et des propos à tonalité persécutive. Elle distribuait dans ces moments-là des « PV » aux voitures, aux passants, à tout ce qui bougeait, qui dépassait du paysage. On la disait schizophrène. Elle errait seule, sans aucun entourage, familial ou autre. « Petit électron libre », le seul point paraissant centrer son errance, c’était l’appartement de son enfance, celui de ses parents décédés, appartement quitté de longue date et dont elle avait perdu les clefs, mais où elle revenait souvent, déposant un mot, un sac de nourriture devant la porte, comme si sa mère allait revenir des courses et retrouver là une attention de sa part, comme pour signifier son passage, une manifestation de sa présence…

Les choses ont changé pour Delphine au printemps dernier, le jour où elle s’est fait exclure du foyer d’hébergement d’urgence où elle dormait depuis plusieurs années, semblant s’y être chronicisée. La sanction prononcée par l’équipe, une exclusion de plusieurs mois, semblait particulièrement lourde et à haut risque pour elle, vu sa constitution et l’absence de solution immédiate en terme d’hébergement pour la nuit. C’est pourtant cet acte qui a permis de débloquer l’impasse subjective dans laquelle Delphine se trouvait, la sortant de l’errance. Après une période d’hospitalisation en psychiatrie, un transfert a été organisé à la Halte Santé, petite structure à caractère sanitaire et social, à bas seuil d’admission, où peuvent être accueillis les gens de la rue, et où elle a été admise pour alléger un traitement qui l’avait sédatée, rendant caduque son retour vers la rue et les structures qui l’avaient jusque-là hébergée. Ainsi, « d’électron libre » en errance à la rue, après une brève apparition en « psychotique chronique » en errance dans un long séjour psychiatrique, Delphine est en peu de temps devenue la « fille de la maison », adoptée par l’équipe, et notamment par Gaëlle, éducatrice, qui semble avoir été très vite choisie comme une sorte de référent maternel. Ce passage, véritable déménagement imaginaire, s’est opéré très vite après son arrivée, quand elle a demandé à retourner chez elle, chez ses parents, confrontant l’équipe à son déni de leur disparition. Quelle position adopter face à ce déni ? Fallait-il l’ignorer et donc l’entretenir, comme elle le faisait depuis tant d’années, lui ménageant du coup ce « pied-à-terre délirant », mais peut-être structurant pour elle, fixant son errance ? Il a finalement été décidé de la faire « redescendre sur terre », de la confronter au réel de la disparition de ses parents, de rester près d’elle, de l’aider à faire peut-être ce deuil si longtemps ajourné, de récupérer les clefs de l’appartement chez la tutrice récemment nommée, et d’y rentrer, de lui rendre visite. L’appartement, ménage à part, semblait n’avoir pas bougé, comme si ses parents l’avaient quitté la veille. Delphine a beaucoup pleuré. Elle n’a pas souhaité prendre d’objet, mais y a laissé un message. Puis elle a refermé la porte sur ce qui semble être devenu pour elle leur sépulture, refermant aussi ce chapitre de sa vie, pour qu’un autre puisse enfin commencer.

Elle est restée sept mois à la Halte Santé, s’investissant dans la structure aux côtés de l’équipe et des autres pensionnaires qu’elle voyait passer, puisqu’elle a pu bénéficier, pour sa durée de séjour, d’une large dérogation. Elle venait souvent parler à Gaëlle de ses parents, au présent, mais de façon de moins en moins insistante, comme pour se faire rappeler à la réalité, mais sans jamais toutefois en élaborer un véritable récit. Il a pu récemment être travaillé avec elle un placement en famille d’accueil, très difficilement accepté par elle, car il supposait un arrachement de ses tous nouveaux repères, déjà quasiment familiaux. Elle accusait notamment Gaëlle de vouloir la vendre ! Son départ, bien préparé, a eu lieu il y a quelques semaines, laissant l’équipe, elle aussi, face à la perte d’un être cher à combler, comme preuve de son passage et de sa présence, elle qui passait auparavant partout, tout en étant nulle part…

De l’errance au « chez soi », du statut « d’icône de la rue », figure inconsistante et sans épaisseur, réduite à sa portion congrue de pur symbole, à celui de « fille de la maison », quelque chose s’est débloqué, un abîme jusque-là infranchissable semble s’être comblé, de l’ordre de l’impossibilité d’inscription dans un discours institutionnel, et l’histoire de Delphine vient nous rappeler qu’un lieu n’est rien en soi, si l’on n’est pas quelqu’un, pour quelqu’un d’autre…

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