La logique du plus faible

René Roussillon, Professeur de psychopathologie clinique Lyon 2, Directeur du département de psychologie clinique, Directeur du Groupe Lyonnais de psychanalyse Rhône-Alpes

Ce texte voudrait être lu en tenant compte du contexte où se déploient les cliniques au bénéfice de ceux que je qualifie ici du terme conjoncturel de "faible". L'état de grande précarité rend faible et peut conduire le sujet à adopter une "logique du plus faible". Reconnaître cette logique et la respecter me paraît le préalable nécessaire à tout changement dans les pratiques, là où se jouent l'empathie et le renoncement à certains idéaux normatifs des aidants et des thérapeutes.

La norme et le principe de réalité

Notre représentation habituelle de la norme du fonctionnement psychique est celle d’une psyché gouvernée par le principe de réalité. Selon celui-ci il faut savoir renoncer au désir du « tout,  tout de suite, tout seul, tout ensemble, tout en un », accepter donc d’avoir à faire des choix, l’assumer, tolérer la conflictualité qui accompagne la nécessité d’avoir des choix. Dans cette logique s’il est souhaitable de rentrer dans une logique du renoncement, c’est que de celui-ci est attendu, espéré, un certain nombre de bénéfices, plus importants que ce à quoi il faut renoncer qui n’est, au fond, qu’illusion infantile, c’est une logique de l’espoir.

Ainsi le renoncement au plaisir s’effectue au nom du plaisir, d’un plaisir plus « satisfaisant », plus durable, plus sûr, d’un vrai plaisir là où ce qu’il y a à quitter n’est que fallace, leurre. On ne quitte pas la logique du principe du plaisir, tout au contraire, on rend celui-ci plus réaliste, plus performant, plus mûr, et c’est bien au nom du principe du plaisir qu’il faut quitter les formes infantiles de celui-ci.

La logique du principe de réalité est une logique de gagnant, une logique du fort et une logique qui rend fort, une logique de grand. Mais elle repose sur l’espoir, l’espoir que le renoncement apporte plus que ce à quoi, de toute façon, il fallait renoncer : le « tout » n’est pas possible, et s’interdire le « tout » n’est que la manière dont on reprend à son compte cet impossible.

Aussi bien quand un sujet adulte rencontre un autre sujet adulte, il s’attend à partager avec lui cette norme, et ce n’est qu’en face de l’enfant qu’il adoucira son exigence. Mais l’enfant sera l’objet d’une pratique éducative, il faut lui apprendre à renoncer aux tentations du plaisir du « tout », en faire un être plus fort dans et par le renoncement.

Impasse et logique de survie

Dans le contact avec les sujets aux prises avec les états de détresse et la souffrance psychique liées à la vulnérabilité de la précarité sociale, le praticien est tenté d’utiliser la conception courante de la normalité que nous venons de décrire. Il est tenté de continuer de raisonner en fonction des situations cliniques et sociales auxquelles il est confronté, selon une logique de réalité, ou à penser que son action doit s’accompagner d’une « éducation » à la logique du principe de réalité, manifestement mal intégrée par les sujets dont il doit s’occuper : il est tenté de proposer sa norme.

Le problème est que, bien souvent il se trouve confronté à des sujets qui ne sont plus habités par des logiques de l’espoir, c’est-à-dire chez qui le renoncement éventuel ne s’accompagnement pas de l’idée d’un monde meilleur et de meilleur plaisir, ne s’accompagne pas de l’idée de bénéfices supérieurs à ce à quoi il faut renoncer. Le renoncement est vécu comme une perte, comme une perte « sèche », sans compensation, sans prix ou mesure de consolation. La situation est vécue comme une situation qui a été ou qui est en impasse, c’est-à-dire sans issue, au sein d’une économie du plaisir même transformée en principe de réalité. La question n’est pas ici de déterminer si ce vécu est « imaginaire » ou s’il correspond à un état objectif de la réalité sociale des sujets en grande précarité, il se pourrait bien d’ailleurs que ce vécu soit plus « objectif » qu’il ne semble à beaucoup.

Ma réflexion présente essaye de cerner certaines des logiques qui dominent un monde subjectif confronté à l’impasse du principe de réalité et donc de la norme courante, elle vise à essayer de considérer les nouvelles normes qui s’instaurent alors. La psychopathologie, « l’anormalité », n’est plus alors à rechercher dans la mise en œuvre des « solutions » trouvées pour survivre à l’impasse subjective existentielle, et qui sont sans doute les seules ou pour le moins les plus efficaces dans la situation vécue, mais dans le rapport que le sujet entretient avec le fait de devoir les mettre en œuvre. Si, en effet, les quelques solutions de survie que je vais explorer sont « anormales » du point de vue de la logique du renoncement, elles sont par contre « logiques » dans les situations d’impasses existentielles. À situations limites ou extrêmes de la subjectivité, mesures extrêmes.

Cerner l’impasse

La première mesure, celle qui commande toutes les autres, est de sortir du caractère diffus et incernable de la situation en impasse. Tant que l’impasse n’est pas circonscrite et attribuée, pas d’issue possible, tant qu’elle est « de fait » pas de révolte envisageable. Là où la logique du principe du plaisir tend à intérioriser les responsabilités, à faire du sujet le héros de l’histoire pour lui donner une prise sur les évènements, la logique de la survie, ce que j’appelle ici la loi du plus faible, substitue la recherche d’un objet extérieur « cause » et agent de l’impasse.

Deux processus sont donc ici en cause d’une part cerner l’impasse la circonscrire, d’autre part l’attribuer.

On peut en effet chercher à cerner l’impasse en lui trouvant ou en lui reconnaissant, c’est selon, un responsable, un « coupable », le fait d’une subjectivité humaine incarnée. On passe ainsi du sentiment d’une impasse intrapsychique à celui d’un d’une impasse effet de l’autre, d’un autre, de ses manifestations. Il n’agit pas seulement ici de ce qu’on appelle habituellement projection, il s’agit d’une condition de possibilité de tout traitement psychique, l’impasse ne peut être traitée « de soi à soi », elle doit être partagée par au moins plus d’un autre, elle doit impliquer l’autre lui être adressée.

Mais quand ce mode de repérage n’arrive pas à être opérant, cerner le lieu de l’impasse, la situation-cause du vécu d’impasse, constitue déjà une première mesure de survie, elle permet de localiser le problème et donc de pouvoir mettre en œuvre des mesures d’évitement.

Éloge de la fuite et de l’évitement

« Éloge de la fuite » est le titre d’un ouvrage de H. Laborit qui rappelle le paradoxe du livre d’Érasme : « l’éloge de la folie ». Dans la logique du principe de réalité, il est bon d’affronter les difficultés, bon d’affronter les conflits quand ils existent. S’il est bon d’affronter le déplaisir, c’est que l’on attend de cet affrontement la mise en œuvre de négociations, de compromis, dans lesquels une solution « gagnant-gagnant » finira par être trouvée.

Dans les situations en impasse, pas question d’affronter la difficulté ou la conflictualité, au contraire, plus vous chercher à affronter l’une ou l’autre et plus elles augmentent, plus elles se resserrent sur vous et vous immobilisent, plus vous êtes dans l’impasse. Les conflits sont (en effet) en fait organisés par des paradoxes, par des doubles ou multiples contraintes qui nouent la situation de telle sorte que tout effort pour en sortir ne fait que vous enfoncer un peu plus au cœur de celle-ci. La situation est « piégée ». La meilleure des choses à faire est d’éviter la difficulté, de fuir le conflit, de fuir le piège de la situation, car précisément elle n’a pas d’issue. Non pas qu’il n’y a pas d’issue « intrinsèquement », on peut toujours dénouer les pièges, mais que celle-ci suppose une tranquillité, une sérénité, en un mot une force que le sujet ne possède pas.

Ici la logique du plus faible, sa normalité, la « bonne » norme, n’est pas l’affrontement, c’est la fuite, le retrait, l’évitement, le décrochage. Il ne sert à rien d’affronter la difficulté ou le conflit quand, de toute façon, il n’y a pas de solutions préservant une quantité suffisante de plaisir de vivre, quand vous n’êtes pas le plus fort, que, de toute façon, vous êtes perdants, quand la logique est celle de « pile tu gagnes, face je perds ».

Mais l’on ne peut pas toujours se retirer ou décrocher, on ne peut pas toujours fuir ou s’éloigner de la situation douloureuse, de l’impasse. Il arrive que le nouage est tel que l’on soit pris au piège, que l’on reste pris au piège.

Brouillages et retournement

Une première manière est alors de tenter de retourner le piège de l’intérieur, « d’érotiser » le nouage et l’impasse et d’en faire un style de vie, de se l’infliger à soi-même pour échapper à l’emprise de l’autre. On peut ainsi brouiller les différences entre bon et mauvais, entre bien et mal, retourner l’un dans l’autre, transformer la souffrance en plaisir, affoler les logiques du dominant qui vous menace, développer une paradoxalité de défense contre le paradoxe. Quand le maître à besoin de la passivité de l’esclave, au sens hégélien du terme, quand le fort se nourrit de la reconnaissance de sa force par le faible, la loi du plus faible est alors de se soustraire à l’emprise de l’autre en s’infligeant à soi-même ce à quoi il ne peut se soustraire. Ce sont là ce que j’ai proposé de nommer « défenses paradoxales ». S’exclure soi-même pour éviter d’être exclu, c’est le syndrome d’auto-exclusion décrit par J. Furtos, se couper de tout lien par crainte de perdre ceux-ci, se laisser tomber par peur de la chute etc.

Clivages, autotomie, fragmentation

 Une autre manière de fuir est de « fuir » au-dedans, de se retirer d’une partie de soi, de faire la part du feu, de se couper de ce qui de soi est pris au piège. Certains animaux, pris au piège des hommes, coupent la partie d’eux-mêmes qui les retient prisonniers, ils s’amputent de la partie de leur corps par laquelle ils sont tenus. Mais, si l’on raisonne selon cette analogie dans le monde de l’humain, on peut aussi ne « tenir à rien », céder ses appartenances, abolir le lien qui retient aux choses, retirer ses investissements des parties de soi par lesquelles le piège fonctionne, on peut sacrifier la partie pour sauver le tout.

Cette amputation, ce clivage « au moi » comme j’ai proposé de le nommer, peut aussi se répéter autant de fois que nécessaire, on peut ainsi se fragmenter pour faire disparaître la souffrance du lien aliénant, se morceler pour mieux échapper à l’emprise de ce qui vous tient et vous met dans l’impasse.

Quand le piège suppose l’unité, suppose la continuité d’être, la solution peut se trouver dans le renoncement à cette unité, dans la multiplication des « soi », la parcellarisation de soi. On peut ainsi réaliser des formes de « brouillage » interne, protéger une partie secrète de soi de l’intrusion des facteurs d’impasses au-dedans.

Jeu sur les limites

Au clivage et la fragmentation, solutions dans lesquelles on se divise pour mieux régner, peuvent se substituer aussi des solutions dans lesquelles ce sont les limites qui peuvent se brouiller et être brouillée, le sujet peut tenter de se rendre incernable, inlocalisable, de faire pièce au piège, de le déjouer en étant partout et nulle part, en changeant de forme, en devenant floue.

Là encore dans la logique sous le primat du principe de réalité, la limite est bonne, elle est facteur de structuration, elle est constitutive de l’identité, elle l’assure. Mais dans la logique processuelle du faible, dans la logique de la survie, la limite signifie l’espace piège, celui dans lequel on peut rester pris, prisonnier, elle est facteur d’impasse, d’étouffement.

On peut sans doute décrire encore d’autres formes des stratégies de survie qui obéissent à la logique du plus faible, notamment celles qui fonctionnent selon la modalité de l’attaque, et non plus de la fuite ; le relevé que j’en propose ici suffit pour souligner ce que je souhaite mettre en exergue, à savoir que les solutions décrites définissent une autre forme de la norme que celle de la logique du principe de réalité. Qu’elles ne constituent pas une psychopathologie ou des solutions psychopathologiques par elles-mêmes.

Ce qui peut devenir « psychopathologique » c’est de rester prisonnier des solutions ainsi mises en œuvre, de ne pouvoir revenir en arrière si les données de l’impasse se modifient, si celle-ci se résout d’une manière ou d’une autre, et ceci au-delà de l’inertie inévitable des processus humains.

Ce qui peut devenir psychopathologique, c’est que le sujet se sente coupable ou honteux de les mettre en œuvre là où la plupart du temps il n’a guère eu le choix, ou plutôt il n’avait le choix qu’entre l’une ou l’autre des stratégies de survie, et non entre des stratégies de survie et des stratégies de vie sous le primat du principe de réalité. Qu’il se sente coupable ou honteux parce qu’il ne supporte pas lui-même le recours à de telles procédures ou qu’il intériorise le regard négateur et désapprobateur de ceux qui représentent la norme habituelle, ceux qui jugent sans savoir, ceux qui placent leur idéal du moi au-dessus de tout processus d’empathie.

La « norme » et la normativité ne s’établissent pas indépendamment de la situation subjective, elles sont fonction des conditions concrètement vécues  et de celles de l’exercice des processus de la vie en leur sein.

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