Edito

Christian Laval

Bertrand Ravon

Les normes de socialisation qui portent l’injonction à rendre l’individu libre et autonome sont aujourd’hui reconfigurées. D’idéal philosophique, l’autonomie comme expérience et non plus comme valeur est devenue une épreuve subjective concrète (dont les signes cliniques sont divers) mais à composante sociale et politique où se joue la tension entre deux acceptions de l’individuation : l’individuation entendue comme assujettissement du fait des fortes injonctions sociales à l’autonomie et l’individuation pensée à travers les modalités du travail sur soi par lesquelles un individu cherche à se constituer en sujet ou en personne.

C’est peut-être avec les personnes « précaires » que cette reconfiguration est la plus visible. Elle s’y mue en crise institutionnelle selon une spécificité propre à ce champ d’intervention où il semble que l’autonomie prescrite se transforme trop souvent en son contraire. Se déployant comme injonction, elle travaille en fait à la production et à la reproduction de la dépossession de « soi », de l’identité, des milieux, des tactiques de résistance et de ruse.

Les protagonistes de première ligne sont les témoins de cette « détresse sociale à durée indéterminée » (Farid Righi) des individus qu’ils accompagnent. En effet, partout banalisées, des procédures toujours plus individualisantes s’imposent à coup de logiques de projet, d’évaluation, de suivi personnalisé, et cela de manière radicale dans le champ de lutte contre la précarité. La figure de l’individu n’y répond plus de l’idéal d’émancipation mais d’un processus de soustraction de la vie collective (retrait, abandon, isolement). Au niveau des institutions défaillantes, le problème à résoudre est autant celui des inégalités sociales qui appelle une réponse en termes de redistribution (de biens, de places et de moyens) que celui de la discrimination sociale. Côté pile, le problème s’énonce sur le versant de la demande de reconnaissance (de la capacité de tout un chacun à conduire sa vie, à participer à la vie sociale et à exprimer sa différence…). Côté face, les dispositifs d’accompagnement proposés demandent un effort d’inclusion qui ne semble jamais s’arrêter, au sens d’un investissement personnel fort et usant. Cette logique dispositive, ordinairement présentée pour sa souplesse, ses réseaux horizontaux, ses solutions plurielles, sa capacité d’adaptation et d’expérimentation et donc d’innovation, se caractérise par deux dérives bien attestées par les intervenants : celle du présentisme (gestion dans l’urgence, impossibilité de penser le long terme de tout processus) où la focalisation sur le temps présent de l’action interdit de revenir sur le temps des fondations, et celle de la dérive gestionnaire (rationalité procédurale, pilotage par projet, évaluation), qui, lorsqu’elle est portée par la totalité des acteurs, nous mène tout droit vers les nouvelles formes de l’institution totale.

C’est la permanence même de ces dérives qui oblige les acteurs à résister. Les montages technocratiques sans politique ne doivent pas masquer un mouvement souterrain puissant qui tente de faire vivre une autre dynamique. Continuer à agir autrement rend offensifs et inventifs nombre d’acteurs engagés sur le terrain. Ces Cahiers donnent ainsi à entendre la voie des explorateurs, des bricoleurs qui inventent un ton nouveau pour rendre compte de ce qu’ils font. « On ne guérit personne d’une absence primordiale. Cela aide seulement à boiter et cela ne donne pas une démarche élégante » nous rappelle Colette Pitici. Lorsque la pratique ne procède plus d’une institution mais la précède, de nouvelles questions sont mise au travail : à quelles conditions la pratique peut-elle reconfigurer de l’institution ? Comment continuer à porter le processus d’individuation sans opprimer ? Comment produire des normes acceptables pour tous, c’est-à-dire discutables et appropriables ? Comment accompagner des personnes à l’autonomie tout en garantissant leur milieu de vie ? Comment continuer à agir, malgré tout ?

Une fois ces « bonnes » questions posées, l’expérience de la psychothérapie institutionnelle redevient d’une actualité revigorante : l’institution « c’est la manière dont les hommes chargés de l’accomplissement des objectifs de l’organisation se « débrouillent avec leurs réalisations » » (Pierre Delion). Une telle activité est de l’ordre de la créativité ; un nouvel agir  se construit non pas dans des marges entendues comme déviances mais dans des marges de manœuvre, nées de l’exploration de nouvelles trajectoires d’action, nées de l’expérience du détour. Un fil se tend entre hier et aujourd’hui. Les voies d’une institution recomposée sont faites d’un travail de différents collectifs d’expérience mettant en tension des approches et des normes plurielles et antagonistes. Dans cet agencement incertain, il s’agit encore de garantir les manières de penser de l’ensemble des protagonistes (question de la démocratisation des savoirs). L’apprentissage permanent, le bricolage, l’expérimentation, le tâtonnement y sont élevés au rang de méthode collective qui rompt le cercle vicieux de l’individu atomisé, et qui permettent de réexaminer la manière dont l’institution se réinvente dans ses modalités à la fois pragmatiques (question de l’action qui convient) éthiques et historiques (question des fondations).

Agir et penser autrement redevient possible. Cela commence avec la reconfiguration des collectifs d’action. Ces Cahiers montrent à plusieurs reprises le travail en réseau personnalisé qui fait de l’individu un être de relations, à la fois attaché et autonome, donc interdépendant. La question du tiers y devient centrale, entraînant avec elle une redéfinition de l’acte clinique. Si l’interdépendance, en tant qu’elle conjugue autonomie et attachement est l’un des enjeux, les derniers articles invitent à emprunter, par apprentissage collectif, d’« autres » chemins qui sont autant de balises pour l’action et la pensée.

La transgression validée est devenue une nécessité pragmatique. C’est par un mouvement alternatif de transgression/validation que des marges de manœuvre se conquièrent dont le ferment est le plus souvent inscrit dans des actions microscopiques du quotidien.

La question éthique posée ici par le concept de dignité, ailleurs par celui de respect, apparaît comme une modalité non réductible à une posture morale. Le problème essentiel posé est celui des formes de reconnaissance de l’aspiration à la dignité de chaque individu dans ses enjeux concrets. La dignité comme l’autonomie n’est pas une procédure. Elle prend sens dans l’histoire collective.

Cela nous amène à la dernière marche qui est celle de la durée. « Il faudra toujours aux hommes inventer le monde – c’est-à-dire les institutions – qui garantiront qu’une vie humaine, « suffisamment bonne et juste puisse durer » nous rappelle André Micoud qui esquisse une alternative documentée à partir de la question écologique : contre la peur du retour vers des institutions totales, il s’agit de favoriser toutes les explorations vers des formes de vie qui ouvrent des scénarios viables pour les générations à venir. L’affaire est  décidemment collective.

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