Libres paroles sur chambre fermée

Natalie Giloux, Praticien hospitalier, service Pr Terra, CH Le Vinatier (Bron)

   C’est un fait indéniable, nous sommes contraints d’isoler certains de nos patients en chambre fermée et sécurisée. Les indications sont précises et médicales : quand la désorganisation psychique est si sévère qu’elle rompt complètement le contact avec l’autre et qu’une dangerosité s’y associe, ces chambres sont là pour sécuriser et l’environnement et le patient. Elles ne sont pas pour autant un lieu de rupture de liens avec l’environnement. Elles sont un moyen de traitement intensif pour que les soignants  rentrent progressivement en contact avec le patient et  l’aident peu à peu à dépasser cet épisode aigu de désorganisation sévère et de dangerosité. Cette prise en charge relationnelle et très professionnelle s’appuie bien évidemment sur des traitements médicamenteux.

   Une expérience dans notre équipe a permis de recueillir les témoignages de plusieurs patients admis comme particulièrement dangereux et ayant des antécédents le confirmant. Après avoir dépassé le stade critique, ils ont été interrogés sur l’expérience traversée et ont fait le point sur leur épisode de dangerosité ainsi que sur la période fondatrice d’isolement et de soins intensifs.

   Contraints un jour d’être protégés d’eux-mêmes et de se soigner, ils attestent de ce qui motiva leur enfermement : une forte agitation, la « fièvre de la folie », la bulle, le plus bas du désespoir, le fond. Ils en reconnaissent l’aspect rude mais secondairement admettent le bien fondé de cet espace à la fois de sécurité et de recueillement. Ainsi ils évoquent ce cheminement progressif et l’impact positif du soin psychique par la relation soignante intensive.

   Bernard compare la chambre d’isolement avec la plongée « du grand bleu » en évoquant une remontée par palier. Le début est rude pour lui : l’incompréhension, l’hostilité perçue de toute part, une extrême impulsivité chez lui avec un manque de contrôle. Puis progressivement son état s’améliore, une distance, une critique de l’état premier s’instaure et les relations avec les soignants s’apaisent.

   D’autres patients parlent encore d’étape : « je me suis soigné par étape avec une sortie progressive de l’enfermement en chambre puis de l’enfermement à l’hôpital » dit Emile.

   Roger reconnaît également que cet enfermement contribue à le protéger et insiste sur l’intérêt des visites infirmières plus intensives que dans un lit normal.

   Tous reconnaissent clairement leur dangerosité : « j’étais violent, les chaises volaient, j’avais agressé un professeur de médecine ». « Je délirais, j’entendais des voix, je voulais me suicider… ». « Je cassais des voitures, je voulais donner des leçons à tous les gens de la rue ». Puis une fois apaisés physiquement et grâce aux effets des traitements neuroleptiques, un processus de rémission par étape se déclenche. Il se fait sous contrôle soignant régulier et très progressif. Tous insistent aussi sur la nécessité de se recueillir, de se retrouver, de se rassembler soi-même et de l’importance de trouver chez les soignants qui interviennent intensivement, des repères structurants pour eux. Tous insistent également sur l’importance de l’empathie, de la gentillesse des soignants, toujours associées avec une fermeté structurante. Ces témoignages sensibles, dont certains ont été filmés[1], témoignent du fait qu’une situation particulièrement grave, dangereuse, infernale peut, si elle est bien traitée et bien accompagnée sur le plan du soin relationnel, avoir des effets tout à fait bénéfiques et fondateurs.

    Au-delà des représentations de la maladie mentale, au-delà des chiffres[2] sur le lien entre dangerosité et maladie mentale, nous devrions entendre davantage ce que nous disent ces sujets sur les effets hautement bénéfiques d’un soin très spécialisé. Ces témoignages conduiraient assurément à déstigmatiser la maladie mentale et parfois la dangerosité qui lui est associée en encourageant la prévention et le recours aux soins.



Notes de bas de page


[1] « Champ ouvert sur chambre fermée, témoignage d’un acte de soin », film réalisé à l’occasion d’un travail sur l’architecture des chambres d’isolement en lien avec l’Ecole d’Art Design de Saint Etienne.

[2] Les dernières évaluations ont clairement démontré que les patients affectés de trouble mental grave avaient 4 fois plus de risques de commettre un geste violent et 8 fois plus de risques si en plus ils présentaient des conduites addictives (Intervention du Pr. Senon au Congrès de l’Association Nationale des Psychiatres Hospitaliers Experts Judiciaires sur « Psychiatrie et Violence », Montpellier, 2 juin 2006)

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