De la peur du danger à l’appréciation des risques dans la relation d’aide

Christian Laval, Sociologue ONSMP- Bron

   Par rapport à la notion de dangerosité, le réflexe  sociologique est d’abord critique. Dans le contexte sécuritaire qui est le nôtre, cette critique dénonce la récurrence sourde d’une rhétorique de l’ordre et de la discipline qui a souvent associé dans l’histoire, folie et dangerosité. Le discours de la peur n’est pas loin et l’on sait qu’il est à la racine du racisme et de l’exclusion des gens  « différents ».

   La critique s’exerce encore sur ce que l’emploi de cette notion porte de charge idéologique  et de non-dits politiques lorsqu’elle charrie une figure essentialisée d’un individu  « biologiquement » dangereux pour la santé d’un  corps social métaphoriquement « agressé » (le délinquant de trois ans en est la figure même risible la plus actuelle). Cette naturalisation  empêche de penser les processus construits de violences sociales qui visent de façon inégale des individus et des communautés.

  La critique pose donc un doute légitime sur le risque de dérapage idéologique intrinsèque au maniement de la notion de dangerosité sociale.

  Ceci dit, alors qu’ils en connaissent aussi la composante sulfureuse, pourquoi des professionnels de la santé mentale, insistent-ils pour mettre cette notion au travail ? A quoi le terme de dangerosité peut-il bien faire écho dans leur expérience de pensée ou de pratiques ? A quelle sorte de réalité fait-il référence ?

  D’abord, il me semble que parler en terme de danger leur permet de mieux circonscrire des objets/limites à leur savoir psychiatrique. Bien sûr, le malade mental dangereux reste LA figure de référence mobilisée ; mais elle s’avère finalement peu apte à rendre compte de l’expérience la plus ordinaire que les psys font du monde qu’ils rencontrent ou dont ils ont connaissance (agression de professionnels, violence dans les espaces publics, délinquance juvénile et urbaine, risques de terrorisme etc.). Décoder ces événements en terme de danger est une manière de pointer les limites des savoirs ordinairement disponibles : dominant/dominé, fou/normal, victime/bourreau lorsqu’elles ne suffisent plus à rendre compte de la réalité des situations. Ce n’est pas tant à un savoir catégorisant auquel renvoie le danger mais à une situation et à une expérience pragmatique : A quel signe puis-je considérer que je ne suis pas en danger ou que telle personne dont je suis en charge ne se met pas en danger ?  Dois-je encore accorder et faire confiance à celle-ci ? Et jusqu’où ?

   La dangerosité rend compte d’une expérience  totalement imprévisible mais à laquelle les professionnels font de plus en plus ordinairement face. Le thème de la dangerosité se présentifie chaque fois que les professionnels vivent une rupture d’évidence sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire en situation de rencontre problématique. Quel est le psychiatre ou l’intervenant social qui n’a pas une anecdote en réserve sur la manière dont il a affronté un patient dangereux ou qui se mettait en danger pour lui-même en marchant sur le bord d’un toit par exemple ? Il suffit alors d’un regard, d’un mot, d’une allusion, d’une connivence pour que tout s’apaise ou, au contraire, pour que tout bascule …!

  En pratique, l’interrogation sous-jacente est celle de la perception et du calcul de probabilité  d’un risque dans un contexte qui n’est pas celui (anonyme) de la statistique mais de la  rencontre (singulière). En ce sens la dangerosité serait le pendant intersubjectif d’un risque objectivement prévisible. Alors que le risque s’anticipe et se prévient et donc peut se réduire, le danger se perçoit dans le présent d’une situation irréductiblement singulière. Le danger se sent et se pressent dans l’expérience de la rencontre. Il n’y a pas de danger en soi, mais un danger en situation.

  Ainsi, ce qui fait l’actualité de la notion de dangerosité dans le champ de la santé mentale ne renvoie pas seulement à une problématique sociopolitique de l’ordre et du contrôle social. Elle renvoie aussi à une tension  entre situation dangereuse et prise de risque.

   Ce qu’il faut alors comprendre c’est que toute situation dangereuse est préformée en amont par une construction a priori du risque encouru mais est aussi à considérer par le fait que des corps et des âmes y sont mis en présence (et éventuellement en danger). Si le risque est abstrait, le danger porte toujours un enjeu corporel et psychique. Ce double aspect du cadre préformé de l’expérience du risque nécessite d’être mieux approprié par les professionnels qui « prennent des risques  relationnels ». Un véritable enjeu de formation est posé pour une évaluation raisonnée des risques en amont et en aval de la situation de rencontre.

   Les acteurs sont-ils toujours suffisamment informés pour ne pas avoir peur de tous et de tout, ou a contrario, quand ont-ils de réelles raisons d’avoir peur ? Et de retirer leur confiance ?

   Dit autrement, lorsqu’il n’existe pas d’espace de communication qui organise la prévention et améliore sans cesse la mesure du risque encouru (et la qualité de son traitement), la notion de dangerosité risque d’aboutir à des conclusions réactives, voire réactionnaires.

Haut de contenu