Le lien d’accompagnement

Paul Fustier, Professeur émérite de psychologie, Université Lumière-Lyon2

La prise en charge en institution de personnes en difficultés psychiques résulte généralement de la mise en tension de deux types de pratiques hétérogènes. Il y a d’abord une pratique « en bureau » qui opère en milieu clos (non poreux), à partir de situations techniques que l’on cherche à définir avec précision et dans des espaces/temps stabilisés. Ces pratiques individuelles ou groupales sont le plus fréquemment conduites par une intention directement thérapeutique. D’autres pratiques, dites d’accompagnement, opèrent à partir d’une proximité relationnelle dans les lieux de vie des personnes prises en charge, dans le cas d’institutions offrant un hébergement complet ou partiel ou dans le cas de rencontres s’effectuant au domicile des personnes concernées. On devrait attendre de ces pratiques d’accompagnement qu’elles aient des effets de soin à partir d’un travail très poussé sur les évènements qui se déploient dans un quotidien partagé.

La tradition psychiatrique « valorise » les pratiques en bureau, en raison de leurs dénotations ou connotations psychothérapiques. Elles peuvent être constituées comme un domaine réservé et mystérieux  et représenter la face prestigieuse de la prise en charge. Les tâches d’accompagnement seront alors souvent vécues comme subalternes.

En revanche, le Travail Social, par l’intermédiaire de l’Education Spécialisée, a, dans une tradition française très originale à cet égard, insisté sur le « vivre avec » susceptible de permettre que s’établisse ce qui a été désigné, comme « relation d’aide » à une certaine période de l’histoire. A l’origine, dans les années quarante et cinquante, il s’agit bien d’un accompagnement, mais d’un agir d’accompagnement et non d’un lien d’accompagnement ; en effet ce qui compte est beaucoup plus le fait d’« être avec » dans une position de partage que le fait de comprendre les enjeux psychiques qui viennent alors s’y loger. Il faut attendre les années soixante, Michel Lemay en France et d’autres praticiens chercheurs au Canada français, pour que le travail psychique qui opère dans l’accompagnement soit pris en compte et analysé. Les pratiques en bureau sont relativement peu développées dans la tradition de l’Education Spécialisée et réservées à certaines catégories de personnels (psychiatres, psychologues, assistantes sociales).

Deux approches doivent être combinées, concernant d’une part la structure de l’échange et d’autre part ce qui vient s’y déposer.

La structure de l’échange

Dans la continuité des travaux de Marcel Mauss (1925), on peut considérer que la formation d’un lien social résulte principalement de l’organisation particulière d’un échange désigné par Mauss comme l’échange par le Don et consistant en l’enchaînement de trois obligations, celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre.

Par ailleurs, on constate qu’une institution est pour une part importante organisée à partir d’un système d’offres, qu’il s’agisse d’objets matériels (comme de la nourriture), symboliques (comme des services) ou simplement du temps donné (des moments passés ensemble).Des personnels (le plus souvent infirmiers ou éducateurs) ont à charge de proposer les offres et de transmettre les dons institutionnels.

Quand il y a offre institutionnelle, nous pensons que « l’usager » se livre à une sorte de travail d’interprétation concernant essentiellement les agirs du professionnel, comme s’il était préoccupé par une recherche sur le sens : « pourquoi donc ce soignant ou cet éducateur fait-il cela ? », ce qui en langage binaire pourrait se dire : s’agit-il d’un don ou d’une obligation ?

Nous pouvons proposer deux caractéristiques du lien d’accompagnement.

• L’accompagnement relève d’une posture ambiguë. Cette ambiguïté doit être maintenue, car il ne s’agit pas d’expliquer de façon raisonnable à la personne prise en charge que le professionnel agit seulement au titre de sa profession, il ne s’agit pas de donner réponse à l’interrogation sur le sens (« Pourquoi fait-il cela ») mais d’accompagner l’interrogation pour en permettre l’élaboration, dans un travail psychique concernant le rapport à autrui. Nous avons parlé de posture énigmatique pour donner à entendre que l’accompagnement ainsi compris maintient l’indécidable, encourageant « l’accompagné » à penser à propos de cet énigme fondamentale que l’homme doit élaborer sans jamais atteindre la certitude, à savoir la question du « qui est l’autre », du « qui suis-je pour lui et qui est-il pour moi ? », que nous nous posons tous dans les différents registres de notre existence.

• L’enchaînement des obligations que suppose l’échange par le don (Donner, Recevoir, Rendre un contre don supérieur au Don, puis un contre-contre don supérieur au précédent, et ainsi de suite) introduit un déséquilibre, et une accélération : la dette n’est jamais résorbée, elle est au contraire alimentée par l’échange. Donnons-en un exemple : Si la personne que j’ai en charge a « interprété » le temps passé auprès d’elle dans un moment difficile comme un don, alors elle va m’offrir par exemple une confidence sur un sujet particulièrement douloureux, ce que je pourrai sentir comme un contre don de grande valeur, me mettant moi-même en situation de dette et m’entraînant à devoir  en faire plus.

Ainsi va l’échange qui serait interminable. Ne pas pouvoir s’en dégager et ne plus rien avoir à donner peuvent conduire à se donner soi-même et l’on pense alors à une demande d’adoption ou de relation amoureuse. Dans la majorité des cas, tout cela reste dans l’imaginaire, mais le soignant et l’éducateur savent bien, pour le ressentir de l’intérieur, qu’une personnalité carencée peut, dans la dynamique d’un lien très fort, faire appel à un absolu relationnel dont il n’est guère facile de se dégager sans dommage pour les deux partenaires.

Dans la majorité des cas, un lien absolument dominé par l’échange par le don aboutira à une rupture violente, pouvant annuler tout le positif des échanges précédents.

On voit donc le problème : d’une part l’accompagnement introduit nécessairement la question de la dimension subjective d’un échange par le don, d’autre part cette forme d’échange qui concentre amour et haine semble échapper à tout contrôle. On doit remédier à cette difficulté en référant absolument l’accompagnement à un cadre de travail prévu par contrat et qui sera par définition limité : il y a un temps de travail qui est fixé par le droit du travail et les conventions collectives, il y a des tâches à réaliser qui sont désignées et définies. L’échange par le don est le moteur de l’accompagnement à la condition que celui-ci s’effectue à l’intérieur d’un système contractuel (salaire contre travail) qui « fait autorité » et rappelle de l’extérieur de la relation les limites qui ont d’abord été fixées.

Ce qui vient s’y déposer

Recentrons le propos sur les institutions assurant aux personnes prises en charge des services liés au nourrissage et (ou) à l’hôtellerie (par exemple les différentes formes d’hospitalisation, ou les différentes formes d’internats et de foyers). Certes, les expériences que vivent alors les personnes prises en charge sont déjà soignantes si elles sont positives ou sécurisantes, témoignant d’un environ suffisamment bon. Mais l’importance qu’il faut accorder à ce qui se passe dans « l’actuel » ne doit pas dispenser de s’intéresser à ce qui fait alors retour du passé. Si l’accompagnement se réalise alors, pour une part importante, à l’occasion de ces tâches qui sont pour nous fondamentales, c’est parce que, pour suivre le raisonnement de Freud (1914)[1], des professionnels « pourvoyeurs » deviennent, par étayage, dépositaires des avatars de la relation maternelle. Ce qui se passe autour de l’alimentation, du soin, de la protection réveille, en quelque sorte, une problématique touchant à l’imago maternelle, d’où la production d’affects qui ne sont liés à la situation actuelle que dans la mesure ou celle-ci évoque à nouveau un passé enfoui.

Nous devons donc considérer que, par exemple, l’accompagnement s’intéressera moins à la qualité d’un repas qu’aux affects qu’il provoque et qui sont dirigés vers le professionnel présent dans l’instant. Pour le dire trop vite, ce don pourrait produire un sentiment de jouissance évoquant un nourrisson gavé ou de la rage devant un sein dont le lait serait empoisonné.

Continuons à évoquer pendant quelques instants la question de la nourriture et des repas, chapitre très riche de la clinique de l’accompagnement, notamment parce que sont alors préférentiellement activés des affects en provenance de la partie carencée de la personnalité au sens de Winnicott. Fréquemment le don institutionnel de nourriture produit chez une personne carencée l’Espoir (toujours au sens de Winnicott) de retrouver chez le professionnel en charge du repas, une figure maternelle idéale qui serait une incarnation de la « dévotion maternelle ». Accompagner sera alors aider quelqu’un à faire le deuil de l’absolu, et à savoir trouver une place dans le relatif et l’imperfection des liens que le quotidien propose

Nous définissons donc le lien d’accompagnement comme le résultat d’échanges se produisant, entre professionnels et personnes prises en charge, dans la banalité d’une coexistence au quotidien, lorsque ce qui s’y passe et les affects que la situation provoque sont l’objet d’un travail clinique sur le sens de ce qui s’échange entre les protagonistes. Cette banalité prend souvent place dans des moments qu’une perspective opératoire considérerait comme du temps perdu, car il ne s’y produit que peu d’actes estampillés comme soignants ou éduquants. Elle ne saurait pourtant être confondue avec de l’insignifiance ou de l’a-signifiance. Il nous semble que la référence anthropologique, (la question du don) ainsi que la référence psychanalytique (les dépôts projectifs qui viennent s’y loger) représentent deux repères essentiels pour une compréhension de ce qu’accompagner veut dire.

Note de bas de page

[1]Rappelons la définition que Freud, en 1914, donne de l’étayage : "Les pulsions sexuelles s'étayent d'abord sur la satisfaction des pulsions du Moi dont elles ne se rendent indépendantes que plus tard ; mais cet étayage continue à se révéler dans le fait que les personnes qui ont à faire avec l'alimentation, les soins, la protection de l'enfant [souligné par nous] deviennent les premiers objets sexuels", Freud indiquant que ces tâches sont « maternelles ».

Bibliographie

Freud, S., 1914, Pour introduire le narcissisme, in la vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 93

Freud, S., 1915, " Quelques types de caractère dégagés par la psychanalyse", in Essais de psychanalyse, Paris, Gallimard, 1993, p.105-136

Fustier, P., 2000, Le lien d'accompagnement : entre don et contrat salarial, Paris, Dunod.

Mauss, M., 1925, " L'essai sur le don", in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1968

Haut de contenu