La récusation de l’aide comme symptôme

J.P. MARTIN ,Psychiatre
Chef de service, Hôpital Esquirol


Il est fréquent d’entendre les errants refuser toute aide institutionnelle, tant du côté d’un hébergement d’urgence que de celui des soins nécessités par une blessure ou toute lésion corporelle. Cette position psychique singulière a été reliée par les sociologues à des vécus de disqualification ou de honte témoignant d’une désaffiliation sociale, c’est à dire d’un processus de rupture de sens dans la représentation des structures. L’intériorisation  vulnérabilise ce qui fait lien aux autres et à soi-même. Cette altération du sujet dans son image de soi,  dans ses vécus corporels s’explicite par la marginalisation identitaire et les vécus d’exclusion de la société. Le refus de l’assistance est celui d’un surcroît d’objectivation dans la vulnérabilité, la société étant vécue comme globalement hostile. Il en résulte une altération du sens de l’aide proposée qui devient humiliante et source de persécution.


La notion de récusation, terme juridique qui traduit le rejet d’une autorité, sa disqualification, nous paraît rendre compte de ce refus de l’aide institutionnelle. Elle inscrit un rapport de subjectivité au social qui apparaît, cependant, complexe car s’éloignant d’un simple effet de causalité. Qu’est-ce qui étaye cette inscription de clivage vis à vis des objets sociaux ? N’y a –t-il pas une position de type psychotique à se représenter ainsi la relation d’ objet ?
Ce qui évoque dans la théorie freudienne une névrose actuelle dans son lien entre le traumatisme et la blessure narcissique, associant un impossible refoulement avec le déni de la relation d’objet, est repris par M.Czermak dans son ouvrage « Patronymies » comme une altération de la nomination du père. C’est le nom du père qui est récusé dans les amnésies d’identité, situations que l’on retrouve chez de nombreux errants. Celui-ci est « inavouable, désavoué ou bafoué », la récusation étant l’opposition à ce qui « engendre contraintes et arrimages* ». Le sujet dans sa quête désespérée de reconnaissance convie l’Autre à gérer à sa place au nom du nom récusé.
Notre pratique a mis en évidence cet aspect de la récusation dans l’utilisation fréquente par les personnes en errance de pseudonymes, de noms de guerre, reliés à une identité de « zonards » vécue à  travers la réalité de marginalisation. Ici le nom devient un lieu, une trajectoire, dans lesquels le sens de la vie du sujet est en suspens. Le lien social est réduit à cette réalité totale, et s’explicite dans le pseudo, que celui-ci ait été choisi ou attribué, comme le produit  prévalant du réel. Nous pouvons illustrer ce propos par l’observation suivante : un homme âgé d’une trentaine d’années demande une aide médicamenteuse dans le cadre du sevrage d’une toxicomanie apparue lors de périodes d’errances autour des Halles. La relation est d’emblée problématique car il refuse d’être nommé autrement que par son pseudo, ce qui soulève la question même de ce qui est adressé au soignant. Il apparaît, cependant, au fil des entretiens des éléments transférentiels qui s’explicitent par la confiance accordée au « thérapeute » et le récit de son itinéraire depuis l’enfance. Il n’a pas vraiment connu son père et la mère a du l’élever seule. Dès le plus jeune âge il a été en échec à l’école alors même que son niveau scolaire est bon. La source de souffrance est rattachée au nom à consonance maghrébine du père qui l’a reconnu, mais dans le même temps il ne peut le nommer. Cette situation va perdurer pendant plusieurs mois pendant lesquels il consent à ce que le patronyme de sa mère soit noté sur son dossier. Un jour, comme par mégarde, il lâche le nom du père et réagit par une grande confusion. Il cesse alors de venir, et nous apprendrons plusieurs années après la reprise massive de sa toxicomanie et son décès par overdose. La récusation du nom du père est dans ce cas manifeste et surtout vitale ; il ne peut affronter le réel avec ce nom là, ni la relation au thérapeute .


Cet exemple permet  d’aborder également la différence entre récusation et forclusion psychotique. En effet, dans ce cas, le nom du père continue à faire référence et n’est pas dénié ; le lien générationnel n’est pas brisé il est simplement suspendu dans la relation au réel, ne gommant pas les dimensions symboliques et imaginaires.
Nous devons donc trouver la voie qui permette à la récusation d’être levée sans qu’elle devienne un enjeu vital.
Nous avons développé une pratique reposant sur la rencontre dans un groupe de paroles qui s’est constitué sur le terrain d’une association. Il semble qu’elle permette une adresse aux soignants au nom de tous les membres du groupe, voire de l’association. Les liens personnalisés se construisent à travers ce détour par une appartenance qui prend en compte le temps et la continuité, mettant en œuvre une sorte de ré-affiliation sociale. L’exemple d’un autre patient pris dans l’amnésie de sa  propre histoire vient éclairer cette approche : cet homme qui a dépassé la trentaine est d’origine maghrébine. Nous le rencontrons pendant une longue période dans le groupe où il ne parle de lui-même qu’à travers sa situation de sans-papiers. Il noue ainsi une relation privilégiée avec une des infirmière qui anime les échanges, c elle-ci lui proposant son accompagnement dans les démarches administratives. Ce premier temps va passer par l’acceptation par lui d’une remise en cause d’une solidarité familiale avec un cousin qui l’a exploité et meurtri. L’instauration de cette confiance à potentialité transférentielle permet de reconstruire son histoire médicale et la reconnaissance de son corps comme objet de soins. Il ré-explore ainsi des moments de son histoire générationnelle et de l’enchaînement des évènements de sa vie. L’identité du pseudo mis en avant dans la rue évolue vers celle portée par le nom du père, les deux restant, à ce jour, co-accolées.


Ces déclinaisons à partir d’une connaissance psychanalytique laisse cependant le sentiment d’une approche partielle. En effet elle n’éclaire pas complètement les différenciations qui s’opèrent dans la récusation des institutions sociales, car les liens qui se pérennisent à travers l’association (ici caritative) sont de l’ordre institutionnel. Si ceux-ci paraissent, à bien des égards, archaïques, ils témoignent également d’un lien humain entre laissés pour compte qui mobilise un certain nombre d’objets sociaux. Pour ceux qui s’y inscrivent le clivage n’est donc pas complet, ce qui pose la question de la place de la récusation par rapport à ce clivage.
En outre, la récusation des institutions qui fonctionnent sur l’identité et la domiciliation ne concerne pas que le nom du père et n’est pas totale. L’affiliation administrative s’établit, en effet, à travers d’autres formes de nominations comme le numéro d’immatriculation, les codes bancaires … ; dans ce cas elle est plus aisément levée, lors d’une demande de RMI par exemple. La récusation n’est donc pas exempte de raisons économiques et politiques qui viennent interférer et témoignent que ces « refuzniks » ne sont pas totalement hors de la société.
La notion de récusation apparaît donc différenciée selon les sujets pris dans les rapports conflictuels du social et de leur monde interne, rejoignant ce qui fait débat quant aux liens entre la clinique et le social.

 

 

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