Y a t-il une psychologisation des formations au travail social aujourd’hui ?

François Chobeaux, Directeur du département des politiques sociales des CEMEA, Paris

A l’ère du chômage de masse, de la pénurie de logements sociaux et de l’absence de perspectives collectives d’avenir, la transformation de la question sociale en autant de questions personnelles que d’usagers a un bel avenir. Psychologiser les accompagnements avec une cuisine professionnelle faite de résilience, de remobilisation et de contrats sur projets se porte alors très bien. Et cela évite de se poser des questions sur les deux autres composantes d’une situation sociale : les effets du contexte global, et les effets de la proximité familiale, spatiale, territoriale. De toute façon comme professionnellement on n’a pas barre sur ces deux aspects, il ne reste que l’individu comme base de travail. Des professionnels s’y retrouvent ; des employeurs et des tutelles également.

Il n’y aurait alors qu’un pas de plus à faire pour soupçonner le système de formation des travailleurs sociaux de cautionner cette évolution, voire de la renforcer. Ce n’est pourtant pas le cas.

Les textes qui fondent les contenus des diplômes de niveau III qui font le cœur des professions sociales (assistants de service social, conseiller en éducation familiale et sociale, éducateur spécialisé, diplôme d’état relatif aux fonctions d’animation) sont assez équilibrés entre sciences sociales, sciences humaines, sciences politiques et juridiques. Ceci comme une grande réponse à la recherche permanente des causes, des explications et des moyens d’agir, en prenant en compte à la fois l’individuel et le global.

Après, il y a la façon dont ces textes sont mis en oeuvre dans les centres de formation, dans chaque centre de formation. Et chacun dans la profession sait bien que ce centre-là est très psychanalytique, que cet autre met fortement l’accent sur les contextes globaux sociaux, culturels et politiques, et que ce troisième tente une synthèse équilibrée entre la psy et la socio. Ceci lié aux histoires institutionnelles, à la réalité des équipes de formateurs à un moment donné, et aux synergies complexes qui s’établissent et qui bougent sans cesse entre des stagiaires-étudiants, des formateurs et des projets de formation.

Reste ce que font les professionnels de ces savoirs, équilibrés ou pas. Les réalités des situations de travail jouent fortement : des éducateurs en prévention spécialisée ont souvent une approche plus globale des questions que des assistantes de service social travaillant en circonscription. Les uns travaillent beaucoup avec des groupes de jeunes, les autres essentiellement avec des individus qui se succèdent dans leur bureau. Et pourtant, tous ont été formés aux démarches collectives et coopératives, et tous ont été formés également à la prise en compte des complexités individuelles. Qu’est-ce qui est alors déterminant dans les façons de faire ?

Il y a probablement une culture professionnelle propre à chaque métier, qui plus est à chaque sous secteur d’intervention de chaque métier. La prévention spécialisée a souvent des approches assez globales, l’AEMO[1] des approches plus individualisantes. Les assistantes sociales de secteur et d’entreprises pratiquent souvent une approche plutôt psy avec leurs files d’usagers.

Il y a aussi des natures différentes d’employeurs. Qui va travailler à AIDES[2] ou à la Mutualité Sociale Agricole sait que les approches collectives et coopératives y sont privilégiées. Qui se fait embaucher pour accompagner des demandeurs d’emploi sait que l’implicite est le plus souvent l’accompagnement individuel et l’entrée par la psy.

Il y a aussi les diverses conceptions que chacun se fait de la relation d’aide : compréhension de l’autre et soutien, ou essai d’inscription de l’autre dans son contexte… ou les deux.

Peut-on pour autant dire que les travailleurs sociaux se satisfont de ces approches dichotomiques ? Ceux qui croient qu’ils sont militants parce qu’ils privilégient les approches globales au détriment d’un équilibrage avec l’individuel ne souffrent pas de ce déséquilibre. Pas plus que ceux gagnés par l’idéologie libérale, et il y en a, qui sont à l’aise avec le primat de la psychologisation. Mais les autres ? Ils ne semblent pas si heureux que cela de devoir choisir le seul possible qui leur reste pour pouvoir agir : le centrage sur la personne au détriment des effets de contexte. Peut-être peut-on voir ici une des causes des désabusements professionnels liés au sentiment de ne pouvoir que mal faire son travail en étant réduit à devoir vider la mer à la petite cuillère.

Notes de bas de page

[1] Action Educative En Milieu Ouvert

[2] Association française de lutte contre le Sida

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