Parcours d’un désenchantement

Sophie Dubois, Psychologue clinicienne, Paris

Malgré une banalisation croissante de la Psychologie et son usage délétère par la presse « tout public », la profession a du mal à trouver sa place en France. Partout, pour bon nombre de situations dites « de crise », on réclame du « psy » ; des séances de debrieffing, de coaching et autres appellations qui regroupent toutes une prise en charge de l’individu à un moment « T » de son histoire.

Sur le terrain, la profession est plutôt sinistrée et trouver un emploi ressemble parfois au parcours du combattant. Avec beaucoup de motivation et une certaine dose de confiance en soi, l’accès à un emploi prend entre 8 et 12 mois en moyenne. Je ne parlerai pas du salaire alloué au psychologue débutant ! La preuve de cette difficulté est donnée par les universités qui sélectionnent de plus en plus leurs futurs diplômés. L’accès au magister n’est pas systématique et se fait sur dossier avec mention à l’obtention de la Maîtrise. La question que devrait se poser tout étudiant futur diplômé est celle du champ d’action dans lequel il souhaite intervenir.

Le cabinet privé est une première éventualité : cependant le démarrage n’est pas aisé et il faut compter deux ans d’activité en moyenne pour avoir une clientèle suffisante, d’autant plus que nos consultations ne sont pas prises en charge par la Sécurité Sociale. De ce fait les usagers se dirigent plus facilement vers un Psychiatre.

Le milieu institutionnel ou associatif est une autre ouverture, mais les places sont rares et les postes évoluent peu. Vous êtes la plupart du temps embauchés en CDD sur un temps inférieur à un plein temps, renouvelable pendant des années voire à vie. Je pense que certaines institutions misent sur notre épuisement et notre départ prématuré, elles ont ainsi une main d’œuvre qualifiée à bas prix.

Le milieu de l’entreprise est une autre solution, à condition que vous soyez plutôt étiquetés psychologue du travail. Là, les pratiques sont diverses et variées ainsi que les salaires.

Depuis quelques temps la fonction glisse vers des postes de conseillers (ANPE, conjugal…) où il nous est demandé de faire des bilans de compétences et autres aptitudes. Nous sommes bien loin de ce qui nous a été enseigné à l’université….

Mon arrivée dans la profession date d’une dizaine d’années, les études de « psy » étaient alors en pleine explosion. Enfin les Universités s’ouvraient aux bacheliers. Les champs d’action de la profession étaient limités à la prise en charge individuelle dans une grande majorité des lieux d’enseignement. C’est par l’intermédiaire de formations annexes que j’ai découvert des domaines comme la gériatrie, la psycho-oncologie, les supervisions de groupe…

Aujourd’hui les différents milieux qui font appel au Psychologue envisagent une prise en charge de groupe. Que ce soit le « coaching », la gestion de crise, les groupes de supervision ou d’analyse de pratiques professionnelles, nous sommes présents en tant que regard extérieur et notre analyse doit permettre une vue d’ensemble de ce qui se passe dans l’équipe, mais aussi des interactions avec les différentes instances.

Je pense que ce versant de la profession est à exploiter, il enrichit une pratique souvent limitée à l’entretien duel avec un cadre défini et peu mobile. Ici le Psychologue se déplace sur les sites et instaure un cadre adapté au lieu où il se trouve. Ma formation de clinicienne me permet d’analyser les relations interpersonnelles et d’éviter un dérapage de ces groupes dans de l’exhibitionnisme. J’ai appris à travailler avec le temps psychique et prend garde de ne pas bousculer l’individu alors qu’il se place dans une position inférieure à la mienne et qu’il me hisse au rang du « supposé savoir ».

Je reconnais que le démarchage pour trouver de nouveaux clients n’est pas chose aisée. Il faut élaborer un « produit » qui va parler aux professionnels. J’abandonne pour quelques temps le discours analytique pour laisser place à un vocabulaire beaucoup plus commercial. Je « vends » une expérience et des compétences avec des objectifs évaluables par le commanditaire de l’action et par les acteurs qui y participent. Il est vrai qu’avec dix ans de plus et une identité professionnelle établie, je suis plus à l’aise. De plus cette richesse de mon activité est le moteur d’une remise en question permanente des schémas appris et m’oblige à rester en contact avec le milieu universitaire afin d’évoluer, contact souvent perdu par les gens de la profession qui s’isolent dans leur pratique.

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