Les constellations familiales complexes

Gérard Schmit, Pédopsychiatre, Professeur à la faculté de médecine de Reims

Notre époque est marquée par la grande diversité des formes de vie familiale. Cependant, dans le monde occidental, le modèle idéal de l’organisation familiale reste celui de la famille nucléaire indissoluble permettant le développement des enfants à travers une expérience familiale continue auprès de chacun de leurs parents. Pourtant la séparation du couple parental devient une occurrence fréquente et de très nombreux sujets vont vivre, avant leur majorité, une trajectoire familiale faite de plusieurs situations familiales successives. Ceci induit, pour eux, un écart, voire une contradiction, entre leur réalité quotidienne et le modèle idéal ambiant.

Qu’est ce qui fait problème ? Les effets de la séparation parentale elle-même ou la référence à un modèle dominant n’incluant pas la représentation de cette séparation ou l’incluant sous une forme négative ? Notons que les concepts de « famille mono-parentale », « famille éclatée », « famille recomposée » se réfèrent implicitement au modèle idéal de la famille nucléaire.

Or, la séparation parentale induit l’émergence de nouvelles organisations familiales qui gagneraient à être modélisées d’une manière rendant compte de leur spécificité propre. Ainsi, avons-nous proposé depuis quelques années le concept de constellation familiale complexe, organisation familiale se démarquant de ce qui est contenu habituellement dans le concept de « famille ».

La constellation est constituée de l’ensemble de groupes familiaux auxquels appartient un enfant ou une fratrie après la séparation du couple parental (ou de la séparation parentale d’un couple antérieur incluant l’un des parents). Cette constellation, issue d’une séparation parentale, existe « de facto » et produit sur ses membres des effets souvent illisibles s’ils ne sont pas rapportés à la structure de la constellation, pourtant dépourvue de reconnaissance sociale, voire de reconnaissance subjective de la part de ses participants. Un des effets habituels pour l’enfant est sa multi-appartenance à des groupes familiaux pouvant entrer en conflit les uns avec les autres. L’enfant peut vivre alors, dans une grande solitude, des conflits de fidélité, source de culpabilité et d’angoisse. Aider l’enfant, mettre des mots sur sa situation, passe par la reconnaissance des caractéristiques de la constellation et en particulier de sa complexité. Certes, il n’existe pas de famille simple et toute famille possède cette part d’opacité caractéristique de ce qui va de soi. Cependant la notion de famille et celle de constellation familiale complexe peuvent être différenciées par l’existence d’une dimension supplémentaire de complexité dans la seconde ou, pourrait-on dire, de méta complexité familiale. La famille possède en règle deux qualités : 1) elle est un système non univoque d’appartenance, 2) les membres de la famille partagent des représentations conscientes ou inconscientes, dérivant de cette appartenance familiale. Il s’agit de références mythiques, historiques, éthiques, esthétiques, … qui confèrent à la famille un style spécifique propre à marquer l’appartenance[1].

Les constellations familiales complexes ne possèdent pas ces deux qualités en ce sens qu’elles forment des groupes hétérogènes de personnes liées de diverses manières par des liens de filiation et de conjugalité. Cette constellation fonctionne, de fait, comme un système d’interactions réunissant enfants ou fratries d’une part, adultes-parents, beaux-parents ou autres adultes d’autre part, mais elle manque des deux caractéristiques de la famille : l’évidence de la même appartenance pour tous et l’existence d’un ensemble de références communes. Les relations familiales au sein de la constellation comportent souvent un haut potentiel de paradoxalité du fait de l’absence d’un cadre symbolique interne suffisamment clair pour permettre la formalisation des conflits et pour définir les places de chacun. Les difficultés rencontrées dans l’exercice des fonctions parentales relèvent souvent de la difficulté à reconnaître la pluriparentalité et à la définir suffisamment. Les adultes ont tendance à envisager l’appartenance de l’enfant comme une appartenance de type objectal sur le mode : un adulte pense avoir des droits sur l’enfant à partir du moment où ce dernier est l’objet de son investissement affectif. La question de l’appartenance de l’enfant mériterait d’être envisagée dans une autre perspective à savoir la reconnaissance des groupes d’appartenance auxquels se réfère l’enfant pour construire son identité. Il s’agit alors de définir à quels adultes l’enfant se trouve lié au cours de son développement. Ces deux définitions d’appartenance qui, dans des situations conflictuelles, ont tendance à s’exclure l’une l’autre, sont en fait complémentaires et indissolublement liées.

Les professionnels sont souvent interpellés sur ces questions d’appartenance et de parentalité qui peuvent surgir au sein d’une constellation et s’expriment alors souvent par des symptômes portés par un enfant. Il devient alors nécessaire de s’intéresser à l’ensemble de la situation familiale et de favoriser une formalisation de la constellation familiale complexe. C’est une condition susceptible d’ouvrir à l’élaboration des fantasmes groupaux qui circulent au sein de la constellation.

Comme souvent, la difficulté à traiter la complexité tient d’abord à la difficulté à la reconnaître et à l’accepter. Ici, reconnaître et accepter la complexité revient à prendre ses distances à l’égard du modèle idéal de la famille nucléaire pour construire d’autres modèles tenant compte de la spécificité des trajectoires familiales et des organisations familiales qui en résultent.

Note de bas de page

[1] Cf. le concept d’«absolu familial» de Ph. Caillé.

Bibliographie

Caille PhUn et un font trois. Paris, ESF, 1991.

Schmit G., Rolland A.C., Jeckel C. – Qui inviter ce soir ? In Revue de Neuropsy. de l’Enfance et de l’Adolescence. « Les constellations familiales complexes aujourd’hui », Vol. 51, 3, 170-177, 2003.

Tort M.Les situations monoparentales et la question psychanalytique. Dialogue, 1988, 7-27.

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