Des enfants au pluriel, une école au singulier (2e texte)

Marie Rose Moro, Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris 1, Chef de service à l’Hôpital Avicenne, Bobigny, Directrice de la revue transculturelle « L’autre ».

Site : www.clinique-transculturelle.org

L'école en France est républicaine, laïque et c'est la même pour tous. Ce principe est un grand acquis de l'histoire française, une fierté, un principe précieux dont il faut, à mon sens, défendre l'esprit, à tout prix et avec fermeté, une égalité de fait. Pourtant, au quotidien, nous constatons combien actuellement, cette école ne remplit pas son rôle par rapport aux enfants singuliers, aux enfants de migrants, aux enfants très défavorisés sur le plan social, aux enfants qui sortent de la « norme », quelle qu’elle soit. Ainsi, par exemple, l'échec scolaire massif des enfants de migrants, qui cumulent difficultés sociales et culturelles, est un fait avéré. Or, quelles que soient ses causes, l'échec scolaire a des conséquences psychologiques importantes sur les enfants de migrants et sur les représentations que les familles ont d'elles-mêmes et de leurs enfants. Ces derniers, violentés par ces échecs souvent cumulatifs et redondants, sont marginalisés et exclus des circuits d'appropriation des savoirs, du moins les plus valorisés. Ils peuvent alors s'enfermer dans des attitudes anti-sociales, des attitudes de rejet et de passage à l'acte envers eux-mêmes ou envers autrui. Ils peuvent parfois aussi adopter des positions de repli identitaire ou pseudo-identitaire (telles que celles observées à la seconde génération vers l'islam ou l'islamisme…). Une manière de se construire une néo-identité face aux failles béantes de la transmission et du doute identitaire. Il ne s’agit pas de les déresponsabiliser, mais de resituer leurs comportements parfois suicidaires, parfois provocants, souvent violents, dans un cadre plus complexe. Remettre les parents dans leur rôle de parents et les enfants dans le leur. Comprendre pour agir et sortir du cercle de l’impuissance. Comprendre du dedans.

Filiation et affiliation 

L’enfant se construit au croisement de deux processus : un processus de filiation, « je suis le fils, la fille de… » et un processus d’affiliation, « j’appartiens à tel groupe et à tel autre », en général, selon un schéma d’appartenances multiples qui peut se modifier dans le temps. Et ces deux processus, pour être harmonieux, se soutiennent l’un l’autre, le dedans et le dehors. Dans ce dehors, l’école joue un rôle important. Or, pédopsychiatre en banlieue parisienne, j’ai dû me résoudre à accepter une douloureuse évidence : beaucoup d’enfants viennent me consulter avec leurs parents meurtris parce qu’ils ne parviennent pas à s’adapter à l’école et que l’école ne parvient pas à s’adapter à eux.

Ce processus d’ajustement se construit à travers deux questions fondamentales :

1/ De quoi a besoin un enfant pour se développer harmonieusement et se nourrir de l’école ? La question de l’apprentissage est essentielle pour son développement. Ainsi, un enfant qui a priori se porte bien mais qui ne parvient pas à apprendre ne se sentira pas bien.

2/ Comment et pourquoi certains enfants ne parviennent pas à prendre du plaisir à apprendre, à échanger, à construire une relation avec les adultes qui permettent la transmission de savoirs ? 

Pourquoi va-t-on à l’école ?

Certains chercheurs en sciences de l’éducation ont montré comment les différences sociales et culturelles se transforment en différences scolaires pour les enfants. Il suffit de s’interroger sur quelques points fondamentaux : premièrement, pour un enfant, quel sens cela a d’aller à l’école ? Deuxièmement, quel sens cela a de travailler à l’école (ou de ne pas travailler) ? Troisièmement, quel sens cela a de comprendre et d’apprendre à l’école ou ailleurs ? Dans les études menées par Charlot[1], une différence significative apparaît : les élèves en difficulté disent qu’ils écoutent la maîtresse, alors que les élèves en réussite disent qu’ils écoutent la leçon. Et Charlot de conclure : « Voilà un beau sujet de réflexion : va t-on à l’école pour écouter la maîtresse ou pour écouter (aussi) la leçon ? » Cette question m’a laissée, moi aussi, perplexe et je l’ai posée dans une recherche que je menais alors à Bobigny sur les enfants de migrants qui réussissent bien à l’école. Certes, les enfants s’intéressent à la leçon mais aussi à celle ou à celui qui l’incarne. Ce résultat tend à montrer que les enfants de migrants sont dépendants de cet aspect affectif et relationnel pour apprendre, ce qui augmente leur vulnérabilité et leur sensibilité aux caractéristiques relationnelles de l’enseignant. Ce premier résultat pourrait rendre compte de certaines réussites labiles d’enfants de migrants ou d’enfants vivant dans des conditions très précaires. Certains enfants que l’on croyait résistants à la difficulté, voire résilients, se « cassent » brutalement lors d’un changement de classe ou d’enseignant. Mais bien d’autres ingrédients participent à ces brisures qui prennent parfois l’allure de destinées d’échecs : comment réussir, par exemple, en s’identifiant à un père disqualifié par le chômage ou l’exil ?

L’école a une couleur et un contexte

L’école est structurée par un certain rapport au savoir qui appartient au monde occidental et à un certain milieu social. Tous ces paramètres déterminent les méthodes pédagogiques, les relations avec les élèves et avec les parents. C’est pourquoi il importe de diminuer le conflit entre l’école et la maison, les deux lieux d’appartenance de l’enfant. Il s’agit parfois de logiques qui se pensent et qui se posent comme antinomiques, alors que toutes les deux sont nécessaires à la structuration de l’enfant. D’où l’importance de sortir du conflit et d’assumer une position de négociation et de métissage. Ainsi, favoriser par exemple le bilinguisme des enfants de migrants à l’école et dans la société serait une chance pour les enfants et pour la société, pour l’instant c’est presque une tare.

Assumer la diversité de ces enfants, la complexité de leurs besoins psychologiques, éducatifs, sociaux et culturels et l’hétérogénéité des demandes parentales sont des défis majeurs de la clinique, de l’école et de la société de demain.

D’où la grandeur d’une école ouverte sur le monde et qui ne renonce pas !

Note de bas de page

[1] Bernard Charlot, « Le rapport au savoir en milieu populaire, apprendre à l’école et apprendre dans la vie », in Bentolila A. (Ed.), Les Entretiens Nathan, L’école face à la différence, Paris, Nathan, 2000.

Bibliographie

Marie Rose Moro, Psychothérapie transculturelle des enfants de migrants, Paris, Dunod, 1998.

Marie Rose Moro, Enfants d’ici venus d’ailleurs, naître et grandir en France, Paris, Hachette, 2004.

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