Dispositifs cliniques mediums malléables pour jeunes en souffrance d’exclusion

Christis Demetriadès, Psychologue clinicien  en Mission Locale

Dix ans après la parution du rapport « une souffrance qu’on ne peut plus cacher », les espaces intermédiaires entre le social et le soin se sont multipliés en France et constituent progressivement un référentiel théorique et clinique qui incite à re-visiter nos théories du soin psychique et à interroger l’ensemble de nos pratiques cliniques.

Psychologue clinicien en Mission Locale pour l’insertion des jeunes 16-25 ans, j’accueille majoritairement des jeunes en souffrance d’exclusion, confrontés à des échecs répétés dans leur parcours d’insertion. Ils ont le plus souvent vécu d’importants événements traumatogènes à l’enfance ou l’adolescence. La scène de l’insertion réactive et révèle chez eux la crainte d’un effondrement narcissique. Nous assistons alors à une collusion entre l’espace intra-psychique, l’espace intersubjectif (déceptions, désillusions, violence dans les liens aux autres) et l’espace transubjectif (mobilisé par le processus d’insertion).

Le travail clinique consiste à permettre la « dé-collusion » de ces trois scènes. Il s’appuie à la fois sur la différenciation des dispositifs cliniques, qui permettront de « localiser » l’expérience traumatique et sur leur capacité à se relier aux autres dispositifs afin de résister à la déstructivité et la violence mobilisées par cette différenciation. S’agissant de traiter d’un public qui se caractérise par la diffraction du transfert et le dépôt d’éléments explosifs dans l’intertransfert, il me semble, en effet, qu’une des conditions sine qua non de tout travail clinique est de penser à la fois la logique du dispositif et ses modalités de liaison aux autres lieux investis par le sujet.

Constatant que ces jeunes ont pour la plupart déjà rencontré des psychistes dans le champ du soin sans jamais réussir à tenir un lien avec un soignant, alors qu’ils investissent fortement le travail avec un psychologue en Mission Locale, j’ai centré ma réflexion sur les particularités de ma rencontre avec eux, ce qui m’a permis d’identifier deux paradoxes constitutifs du dispositif clinique que je leur propose :

- la demande du jeune s’étaye sur une emprise plus ou moins contraignante exercée sur lui par son référent social. Le jeune reçoit en quelque sorte une injonction de venir de son propre gré ;

- le dispositif est confié à un psychologue clinicien qui reçoit par l’institution l’injonction d’accueillir la souffrance sans faire du soin.

Ces deux paradoxes soutiendraient-ils les capacités du jeune d’organiser à son propre rythme la représentation interne du lien à travers l’alternance des séquences d’absence/présence, ce qui pourrait, en partie, expliquer le fort investissement de ce dispositif ?

Le premier paradoxe, d’une injonction de venir de son propre gré, exprime le plus souvent une authentique préoccupation maternelle primaire du travailleur social à l’égard du jeune et peut ainsi contribuer à transitionnaliser la question de la violence fondamentale. Face à des jeunes qui jettent et cassent leurs jouets (leurs objets sociaux), l’emprise ainsi exercée par ce Tiers vient soutenir l’auto-conservation et crée un espace où va pouvoir se conflictualiser, se jouer et se mettre en scène l’expérience d’étayage de l’emprise sur l’emprise exercée par l’objet. L’espace clinique, pensé comme un jouet, un objet médiateur à « troquer » dans la relation référent social/jeune sera attaqué, mordu, lancé, détruit, comme dans le jeu de la spatule chez D.W. Winnicott(1). Il importe alors que le référent social le restitue et le transforme pendant le temps nécessaire à l’expérience du « détruit/trouvé » (R. Roussillon). Cela nécessite une grande confiance entre le travailleur social et le clinicien. Le travailleur social sera le réceptacle de la violence et de la destructivité mobilisées chez  le jeune dans la rencontre avec cet objet informe et malléable que constitue le dispositif clinique. Le clinicien sera confrontée à l’absence répétée du jeune à ses rendez-vous et donc à la question de la relance (restitution de la spatule) par l’intermédiaire d’une lettre, d’un appel téléphonique ou de l’information transmise au travailleur social. Par conséquent, la relation clinicien/travailleur social se trouve transformée, dans la symétrie d’un travail d’équipe qui pose  la question du secret partagé et permet de travailler sur les effets violents de l’intertransfert.

Le deuxième paradoxe est celui de l’injonction faite au clinicien d’accueillir la souffrance sans « faire du soin ». Si le jeune relève des soins et qu’il peut les accepter, il doit en effet être rapidement orienté vers la psychiatrie. Dans l’inconfort de cette position, le « je vous écoute » de l’asymétrie relationnelle du travail psychothérapique, laisse la place au « nous allons en quelques entretiens essayer de comprendre ensemble ce qui vous met en difficulté », qui signifie la co-présence de deux acteurs construisant ensemble un espace intermédiaire dans un temps limité.

Dans ce travail, la bienveillance du clinicien quitte la posture d’attente silencieuse, ressentie par ces jeunes comme de l’indifférence et de la froideur, révélant la crainte d’un effondrement narcissique et réactivant le « complexe de la mère morte » (A. Green), au profit d’une position plus active dans la construction du lien. Le clinicien utilise les objets sociaux comme des objets de médiation et de relation, avance ses liens et associations, entend, écoute, observe et réajuste. En passant du paradigme de la bobine (2) chez S. Freud à celui de la spatule chez D.W. Winnicott et, plus loin encore, au jeu du coucou (3), l’attitude du clinicien se transforme pour intégrer toutes les composantes d’un medium malléable.

Par ailleurs, les absences et les retards fréquents aux rendez-vous imposent au clinicien de considérer les modalités temporelles du dispositif clinique (durée du suivi, fréquence, horaire, durée de l’entretien) comme faisant partie de sa fonction conteneur et non de sa fonction cadre (R. Kaës). Seule la malléabilité de ces aspects peut, en effet, permettre d’intégrer les présences et les absences, les ruptures et les retrouvailles comme faisant partie du processus de constitution d’un lien interne permanent. Ainsi, proposer comme cadre la permanence d’un dispositif clinique à durée « suffisamment limitée » est un paradoxe qui intègre une double butée, de satisfaction et de limite, et peut permettre au sujet d’exercer et mettre en jeu son travail d’emprise sur le rythme et la temporalité.

Vu du côté des jeunes en souffrance d’exclusion nombre de nos dispositifs praticiens paraissent comme des « games » aux règles bien définies, alors même que le travail clinique avec ces sujets  constituerait à rétablir la capacité à jouer (« playing »).

Notes de bas de page

(1) Dans le jeu intersubjectif de la spatule (D.W. Winnicott, Jeu et réalité, p.70), un enfant de douze mois en consultation mord le doigt du thérapeute, puis joue à mordre et à jeter des spatules par terre. Le jeu ne s’installe que grâce à l’introduction de l’objet de médiation (la spatule) et sa restitution incessante par le thérapeute. C’est ainsi que se constitue la ficelle du jeu de la bobine, c’est à dire le préconception du lien indestructible avec l’objet. Le thérapeute « apprend » à l’enfant à jouer.

(2) Dans le jeu de la bobine (S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, in essais de psychanalyse, p. 58-59)  un enfant de un an et demi joue dans son berceau à lancer (hors de sa vision)/ramener une bobine qu’il tient attachée à une ficelle. L’enfant représente dans ce jeu l’alternance de présence/absence de la mère et ses capacités à retenir activement la bobine (le lien à l’objet / la ficelle).

(3) Dans la forme précoce du jeu de coucou décrite par R. Roussillon (Logiques et archéologiques du cadre psychanalytique, p.191) la mère et/ou le nourrisson se cachent les yeux : la réapparition s’accompagne de jubilation. La question du lien n’est pas posée. Le jeu porte sur la continuité de soi.

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