Les gitans et les gadgé : De la place « désignée » à la place dans la cité

Christine Tellier, Directrice d’association,  Orléans.

 

Le territoire se regarde de la plus petite unité (l’intimité) à la plus grande (la culture) : cette vision des choses, les Gens du Voyage nous l’imposent car c’est leur réalité et ils n’en connaissent aucune autre.

A mon premier tour de caravanes, Pauline qui avait bien connu le camp de Jargeau*, la doyenne d’un groupe de gitans, s’approche et m’interpelle :

« Alors, c’est vous notre nouveau chef ?

- Votre chef, non, mais le chef du terrain, oui. »

En arrière plan, 4 à 5 hommes, me scrutaient. L’un d’eux croise mon regard et, ostensiblement, hoche lentement la tête de haut en bas.

Nos territoires de compétences s’en trouvaient ainsi définis, sans un mot.

Les pétitions des habitants du quartier  arrivaient très régulièrement et en masse sur le bureau du Maire, réel défenseur de leur droit de cité, mais un peu dépourvu devant la constance des plaintes.

Un soir, je rencontre les plaignants grâce à l’association des habitants qui me racontent le plus insupportable : les enfants « posent culotte » dans les venelles qui mènent du terrain au centre commercial, c’est à dire devant leurs portes, leurs fenêtres, dans leurs jardins.

J’explique ce que je comprends des voyageurs et ce qui me semble l’un des moteurs principaux des relations Sédentaires / Gens du Voyage : les voyageurs ont autant peur des sédentaires que les sédentaires des voyageurs. Pourquoi ?

Parce que le plus souvent, c’est le sentiment subjectif de danger de perte du domaine vital, de violation du territoire de vie qui entraîne des réactions de forte agressivité, de peur et de rejet.

Caravane par caravane, je propose aux mamans l’image d’un petit sédentaire qui « pose culotte » devant la porte de leur caravane. J’explique la peur des uns, la peur des autres, mais aussi la capacité des uns et des autres à vivre ensemble.

Arrêt des pétitions sur le bureau du Maire...

Aucun des aspects territoriaux des groupes d’humains qui se partagent un espace donné ne peut se dissocier des autres. C’est la qualité de la relation d’un individu ou d’un groupe avec son environnement qui lui donne le sentiment d’avoir ou de ne pas avoir une place dans une collectivité, et de surcroît d’y être à sa place.

 

Quelle place ?

Il n’y a pas de « terre tsigane ». Comme pour tous les traits caractéristiques des Gens du voyage, la fréquence des déplacements, la configuration des itinéraires, le choix des lieux de halte, tout cela varie dans le temps et d’une famille à l’autre, que ce soit pour faire viser ou renouveler son titre de circulation, régler des problèmes d’assurance de véhicule, participer aux regroupements religieux, respecter des défunts, éviter des conflits entre groupes, profiter des vacances scolaires, faire soigner un proche, se plier à l’intransigeance des collectivités locales, suivre les nécessités économiques, les saisons….

Beaucoup ne se déplacent qu’au sein d’un réseau familial, sauf grandes occasions. Je me souviens d’une famille qui ne voyageait qu’entre 3 terrains : Paris, Nice et Orléans, selon les saisons.

 

Le mode d’occupation de l’espace peut, lui aussi être significativement marqué par la culture du groupe.

Les manouches considèrent le respect des morts comme l’intégrité de leur groupe. On ne passe pas dans un village où il y a une tombe familiale sans lui rendre visite, on ne séjourne plus dans le lieu où l’un des siens est décédé que ce soit un terrain d’accueil ou un terrain familial ;  ainsi une famille peut délaisser un terrain dont il est pourtant propriétaire, quitte à reprendre le stationnement sauvage aux alentours.

« La tombe est la figure du groupe familial […]. La visibilité du groupe en territoire gadjo nécessite d’apporter des soins extrêmes aux tombes. »

« Les visites aux tombes sont comme les visites aux caravanes. Comme lorsqu’on s’arrête dans un campement et que l’on s’attarde avant tout chez ses parents, mais qu’il convient aussi de saluer tout le monde.

Lorsqu’on on est en voyage ou en déplacement pour le loisir ou pour la chine, si l’on passe dans un bourg où l’on sait des parents enterrés, il faut s’arrêter les saluer, tout comme il faut s’arrêter quand on rencontre à l’improviste des caravanes sur la route. Cette exigence est si impérative et l’adhésion à la règle si totale que souvent, plutôt que de traverser un village ou une ville sans s’arrêter au cimetière, il peuvent préférer, quelle que soit l’urgence de ce qui les appelait d’un bout à l’autre du département, faire un détour pour l’éviter. Ce qui explique que le caveau de famille devient le point de référence dans le territoire. Leurs morts font que les manouches s’attachent à telle ou telle région ».

 

Sur les terrains, l’occupation de l’espace n’est pas non plus aléatoire.

On se regroupe par familles, par profession, par affinité religieuse, mais aussi en fonction de l’ombre, de la proximité de la lumière publique, ou de l’éloignement de jeunes trop bruyants…

La disposition des caravanes est significative. Les placettes du terrain sont occupées selon la situation sociale des familles : les plus riches le plus souvent sur la placette la plus éloignée, les plus longs séjours ou les familles avec des personnes âgées le plus près des services d’accueil, les voyageurs de passage moins connus,  donc avec des relations plus neutres aux autres, trouvaient place au centre.

 

Et le territoire intime?

L’organisation du domaine privé ne peut pas se limiter à l’intérieur de la caravane. La vie se déroule en grande partie autour des caravanes ce qui nécessite une organisation de l’occupation de l’espace.

Par exemple, comment les mamans tsiganes protègent-elles leurs enfants ? Comment parviennent- elles à contrôler les déplacements de leurs enfants autour de la caravane, et surtout près d’une route à grande circulation ?

Fonnette, maman manouche,  m’a proposé une explication : l‘imaginaire.

A partir de quelques repères visuels (un arbre, une pelouse, un poteau, un  point d’eau, la lisière d’un bois..) la limite est nommée. Au-delà, tous les malheurs peuvent arriver : la rencontre indésirable avec un mort, ou le grand gadjo blanc qui enlève les enfants…Ainsi le danger devient un personnage « gardien de l’espace ».

 

La liberté de circulation (sur le territoire national).

Voilà bien une image de bonne santé mentale, non ?

Pourtant elle se conjugue en France avec discrimination de papiers identitaires, surveillance et contrôle allant jusqu’à une présentation physique régulière aux autorités de police ou de gendarmerie comme les personnes sous main de justice.

D’emblée suspect, le tsigane ne peut pas non plus voter comme les autres citoyens.

Quels droits pour quels devoirs ? Qui dit le droit de voyager, dit le droit de s’arrêter. Ce droit est encore actuellement essentiellement conçu par des sédentaires avec le souci de défendre le territoire des sédentaires.

En proposant une obligation de centre d’accueil assortie au droit d’interdire le stationnement partout ailleurs, le droit de territoire peut aboutir à  l’obligation d’aller de place en place désignée par les sédentaires. Ainsi pourrait-on transformer un dispositif d’accueil en système de rétention organisé.

L’idée de santé mentale ne va guère avec celle de camps.

Alors, pour un voyageur, c’est eux qui me l’ont appris, l’important n’est pas tant de se déplacer effectivement que de pouvoir partir dans une heure.

Tous les modes de stationnement, d’occupation de l’espace, de choix économiques ou familiaux font écho aux capacités de départ d’une famille ou d’un groupe. Plus une famille perd les moyens de partir, plus ses comportements de défense (y compris asociaux) seront importants.

Comme pour bon nombre de personnes en situation de précarité, cette précarité fait honte et modifie la relation à l’autre, avec frayeur, défenses, modes de survie, quels qu’ils soient, comme si cela redonnait une certaine constance du personnage, une once de dignité de savoir au moins prendre cette place là, pas tout à fait celle d’un incapable, au sens de la santé mentale.

Voyez-vous, chez nous, c’est aussi chez eux. Les Gens du Voyage, aussi paradoxal que cela puisse paraître aux gadgé, ils sont de quelque part.

Note et Bibliographie

 * « Camp d'internement situé à 20 kms d'Orléans. Le camp de jargeau a fonctionné de mars 1941 à décembre 1945. 1720 personnes, dont 1190 nomades, y ont été internées, pour une durée allant de quelques jours à quatre ans. Extrait du livre « Les camps d'internement du Loiret. Histoire et mémoire" Publication du CERCIL, 45000 ORLEANS (Centre de recherche et de documentation sur les camps d'internement et la déportation juive dans le Loiret).

C.Tellier, Diriger un centre d’accueil pour les Gens du Voyage : de la « place désignée » à la place dans la cité, ENSP, 1995

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