Espaces habités et territoires psychiques enfouis

Valérie Colin, Docteur en psychologie, Orspere-Onsmp

 

SDF depuis de nombreuses années, Monsieur Breuilpont est bien connu des services éducatifs de rue. Il n’a jamais eu, à la connaissance des travailleurs sociaux, une vie autonome hors des dispositifs d’aide sociale. Il passe son temps et son énergie à circuler entre divers lieux d'accueil sans demande sociale précise, mais occupant beaucoup l'espace et les accueillants. Il est toujours à la recherche d'un des éducateurs, dont il se plaint de l’absence systématique. L’autre n’est pas là où il le cherche, il doit être ailleurs. L’absence ne peut être représentée que comme une délocalisation de l’autre.

Monsieur Breuilpont déclare au cours d’un entretien « Je vais vous faire une maison ». La proposition spontanée de dessiner[1] semble apaiser son excitation du début de l’entretien par cette activité motrice finalisée. Il dessine donc d’abord le plan de sa chambre de foyer, puis, comme en appui sur cette figuration, une maison. On passe de la description d’un intérieur à celle de l’extérieur d’une maison. A partir du schéma de la chambre, peu de qualités sont données à cet intérieur. Pour lui, sa chambre actuelle est trop petite et encombrée d’objets « je voudrais rentrer dans ma chambre sans bousculer ma table et pis la chaise ». Le placard (A), défini comme le lieu du rangement des choses intimes, est dessiné à l'extérieur de la chambre (B). Le dessin de la chambre est un schéma où la structure (la forme de la pièce et son squelette) est apparente, mais non personnalisée et vide (rien dans le placard).

Le dessin de la maison avec l'église (C) est d'un autre ordre graphique et dans un autre registre psychique[2]. Cependant, comme l'église et la chambre de foyer, la maison est dessinée en priorité par ses contours, comme si l’espace devait être circonscrit par le trait. Il repasse sur les traits, comme pour accentuer cette fonction de limite. A l’image de sa circulation dans l’espace de la ville, il montre sa nécessité de tracer, par le contour, un espace qu’il peut ensuite remplir (d’objets, de paroles ou de gestes, de traits pour le dessin). Le contenu peut être représenté à partir du contenant (W.R. Bion, 1962). Autrement dit, c’est l’enveloppe externe qui détermine le contenu.

Monsieur Breuilpont raconte qu’il a perdu ses clés pour entrer dans cette maison où il était locataire. La maison n’est plus habitée, même s’il a « des trucs dedans » précise-t-il. Se représente-t-il comme "enfermé" dehors ou coincé dedans ? Le ramassage récurrent des objets dans la rue figure une tentative de retrouver les traces de lui-même déposées (ou perdues) dans l’environnement. Fait-il ainsi la description de son rapport à l’objet interne mélancoliforme ? De la fumée sort de la cheminée : quelqu’un habite-t-il à sa place ou est-ce une partie de lui qui vit là ? Cet espace cryptique (N. Abraham et M. Törok, 1978) semble contenir la part la plus intime de lui-même.

Dans cet ailleurs localisable, sont stockés "les restes" de ce qu'il possède de plus précieux, figurés par les valises[3].

« Toutes les affaires que j'avais, pis j'en ai encore à Sathon. Les trois valises, y sont dedans, mais trois grandes, c'est pas des petites, y'en a trois grandes, une moyenne et c'est tout. Mais je peux pas rentrer dedans, parce que quand j'ai mis mes valises…»

- Elles ne vous manquent pas ces valises?

- Et si parce que y'avait quand même trois costumes, y'a des chemises, des chaussures et tout ce qui s'en suit. J'peux pas les ramener à la maison parce qu'alors là j'ai plus de place. Alors si c'est pour les coller sous le lit ... ».

L’ailleurs de la maison contient des contenants-valises pleins de vêtements-peau. C’est comme si le sujet était contenu dans les valises[4], qu’il ne peut pas ramener chez lui par effet de contamination[5].

La spatialité du sujet sans domicile se prolonge dans le monde extérieur selon son espace imaginaire par le médiat du corps propre[6]. Les dessins de Monsieur Breuilpont peuvent se lire selon la conception d’enveloppe psychique (D. Anzieu, D. Houzel, 1987) contenue dans la métaphore du Moi-peau (D. Anzieu, 1974) qui permet d’explorer les phénomènes d’interface. Monsieur Breuilpont distingue deux lieux : celui de l’intérieur (la chambre du foyer) et un autre imaginaire (la maison avec l’église). Il ne peut se représenter la maison qu’à partir de son enveloppe externe, c’est-à-dire les murs. La qualité de l’enveloppe définie est une surface impénétrable dont il est exclu. L’enveloppe psychique décrite n’a pas sa fonction de perméabilité, mais celle de limite entre deux espaces : celui où il existe (dehors et dans la chambre de foyer) et celui d’où il est enfermé. Pour J. Doron (1987, 2000), l’enveloppe psychique est avant tout une limite entre différents espaces. Il se situe entre deux espaces : un lieu imaginaire inaccessible et un lieu où il vit, en insécurité à cause des voisins et des autres hommes. Cependant, il est en contact avec ces deux espaces, il est entre-deux, en position d’interface

Notes et bibliographie

[1] Je l’invite à dessiner lorsqu’il me décrit, dans une superposition des représentations, la disposition et la taille de sa chambre de foyer en référence aux dimensions de la pièce dans laquelle nous nous trouvions pour l'entretien.

[2] Cette capacité graphique et artistique était insoupçonnable pour les éducateurs qui avaient l’image d’un homme un peu simplet avec un comportement opératoire qui semblait barrer l’accès à l’imaginaire

[3] L’appartement n’est plus le prolongement du corps seulement, il est la reviviscence du claustrum (D. Meltzer, 1992) dans lequel le sujet est enfermé. L’hypothèse d’une claustrophobie interne repérée cliniquement pour d’autres personnes SDF pourrait rendre compte des vécus d’étouffement et de l’enfermement du sujet dans une partie de son monde interne, soit dans son claustrum privé.

[4] Les trois valises de Monsieur Breuilpont - elles sont « pleines de vêtements » - représenteraient un des aspects du contenant maternel, la fonction de contenance.

[5] Cf article dans Rhizome N°7, décembre 2001, page 13.

[6] M. Sami-Ali parle du dessin comme une production imaginaire et s’interroge sur la feuille blanche qui peut devenir un espace imaginaire « par la projection latente des dimensions du corps propre ».

 

ABRAHAM N., TÖROK M., 1978, 1987, L’écorce et le noyau, Flammarion, 480 p.

BION W. R., 1962, Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979, 137 p.

ANZIEU D., HOUZEL D., et coll., 1987, Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, 252 p.

ANZIEU D.,  1974, "Le Moi-peau", Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°9, pp. 195-208.

SAMI-ALI M.,  1974, L’espace imaginaire, Paris, Gallimard, 263 p.

Doron J., 1987, "Du moi-peau à l’enveloppe psychique" in Les enveloppes psychiques, Anzieu D. et coll., 1987, Paris, Dunod, pp. 1-17.

MELTZER D.,  1992, Le claustrum, 1999, Lamor-Plage, Editions du Hublot, 186 p.

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