Le travail social, entre progressisme et présentisme

Bertrand Ravon, Sociologue, Maître de Conférence Université Lumière Lyon 2- CRESAL CNRS.

 

L’ordre du temps de la modernité repose sur une dissociation très forte entre les attentes et les expériences[1]. Contre le temps de la doctrine chrétienne des fins dernières et avec l’ouverture d’un nouvel horizon d’attente qu’on a fini par appeler au 18°siècle le Progrès, le monde moderne acquiert l’une de ses principales caractéristiques : un monde devenu perfectible, aménageable, transformable. Un monde ou l’objectif de perfection ne relève plus seulement de Dieu mais est mis au service de l’existence terrestre et entre les mains des hommes. L’avenir change de visage : il est maintenant devant nous. La projection du regard vers l’avenir est immédiatement une élaboration critique du passé : le futur sera autre que le passé, c’est-à-dire meilleur : « Demain est un autre jour ». L’histoire est en marche vers l’humanité accomplie… On appellera ce rapport au temps le progressisme.

Avec l’accélération de ce monde de progrès, notre rapport au temps a été profondément reconfiguré. Les attentes ont été considérablement réduites : le futur s’affirme non plus comme promesse mais davantage comme menace dont nous sommes responsables. La thématique du risque tend à s’imposer avec la prévalence du principe de précaution, et notre anticipation problématique de l’avenir en est cantonnée à espérer un développement durable. Dans le même temps, le passé, dont on ne fait plus table rase, est reconsidéré : processus généralisé de patrimonialisation ; succès pour la généalogie ; attachement à l’activité de remémoration qui cherche à transformer le passé plutôt qu’à l’historicisation qui cherche à transformer le futur. On appellera ce rapport au temps le présentisme.[2]

Le travail social est dans sa formation même traversé par ces deux ordres du temps. Cherchant à réduire le déficit d’intégration dont souffrent les groupes ou les individus qu’il prend en charge, le travail social est irrémédiablement confronté à l’espérance d’un comblement du déficit ou au contraire renvoyé immanquablement aux conséquences douloureuses des mutations économiques et sociales qui engendrent ces déficits.

En effet et dans le premier cas, le travail social consiste à compenser le déficit d’intégration lequel est mesuré comme un manque. S’il s’agit d’un manque « individuel », on parle alors d’inadaptation, de déficience, de handicap. Et si l’on pense le collectif, on parlera de  désertification (pour un territoire), ou de déstructuration (pour un groupe ou un milieu).

Une fois mesuré, le manque devient réparable, aménageable, transformable, en un mot perfectible ; s’ouvre alors l’horizon d’attente de la réparation, de la guérison, de l’adaptation, ou de l’insertion. En ce sens, le temps du travail social est fondé sur un rapport enchanté à l’avenir (espoir, promesse d’une progression) et s’accomplit à travers un corps de techniques d’essence psychopédagogique (un enfant suffisamment bon est un enfant en progrès constant). L’espoir du travailleur social rime avec la durée (« Il faut du temps au temps »), et la légitimité de son intervention repose sur l’intercession : c’est au nom de l’Etat social et de la croyance en un futur prometteur qu’il peut exercer avec raison et passion son métier.

A l’inverse et dans le second cas, le travail social, parce qu’il est d’abord confronté aux incertitudes de l’avenir, consiste davantage à sauvegarder la situation où se rencontrent aidants et aidés. L’urgence s’impose comme temps du travail social : il s’agit, à tout le moins, de rétablir le contact et au mieux, de maintenir l’existant. Temps du maintien ou de la sauvegarde, temps « présentiste » de l’accompagnement davantage que temps « progressiste » de l’éducation. Les intervenants le disent très bien : « être présent au présent », « être sur place », non pas tant pour prévenir ou anticiper mais plutôt pour « réchauffer le monde », c’est-à-dire mettre immédiatement à disposition des personnes aidées un espace d’attention et de veille (il s’agit d’instaurer un monde de relations, lequel est justement pensé comme faisant défaut). Comme si le déficit d’intégration n’était plus à combler, mais seulement à reconnaître ; comme si le travail social n’était plus éducatif mais plutôt diplomate, au sens où sa mission tendrait vers la rencontre et l’écoute d’autrui davantage que vers le « travail sur autrui ». Les personnes aidées n’apparaissent plus sous l’espérance pédagogique de leur progression, mais comme des êtres considérés ici et maintenant à partir de leurs capacités relationnelles et dialogiques. Pour les éducateurs (au sens large du terme), l’attente s’est considérablement réduite, et bien souvent, les usagers n’ont que le récit de leurs expériences passées à offrir aux intervenants. Le temps n’est donc plus à l’intercession, mais à l’interaction. Et c’est seulement la promesse que la rencontre se termine bien qui peut ouvrir sur une action en devenir.

C’est à ce prix de l’urgence recommencée que peut se reconstruire une attente…

Bibliographie

[1] Reinhart Koselleck, Le futur passé, Ed. Ecole des hautes études en sciences sociales, 1990

[2] Sur le présentisme, voir François Hartog, Régimes d’historicité, Seuil, 2003.

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