Le temps d'éprouver la densité du temps …

Olivier Douville, Psychanalyste et anthropologue, Directeur de publication de Psychologie Clinique, Maître de conférences en psychologie - Université Paris X - Nanterre. 

 

La réalité  des temps qui passent et des temps que l'on anticipe, dans les dispositifs d'accueil, d'orientation, ou même de soin, est fort complexe et elle obéit à des logiques plurielles qui entrent parfois en contradiction les unes avec les autres. Les volontés de réparation immédiate de la personne lésée, de la personne démunie tenue à ce niveau très pauvrement élaboré de la réflexion et de l'action pour une "victime", font mettre en œuvre une machinerie temporelle simple, pour ne pas dire simpliste.  Il faudra, au plus tôt et au plus vite compléter ce qui manque par du don et par du projet. On mesure encore mal l'aspect peu réaliste de cette volonté de remise en état, et l'on se rend encore plus malaisément compte de l'énormité de la demande que fait peser sur  autrui la hâte à faire son bien.

Des expériences régulières d'accueil et de prise en charge de personnes très exclues amènent rapidement à tempérer cette ardeur à restituer à autrui les fonctions sociales auxquelles il s'est désabonné, en raison il est vrai, de la cruauté de certaines situations économiques et sociales. Bref, décréter une stratégie de soin sur le modèle d'une situation d'urgence psychosociale suppose toujours le sujet "victime" en tant qu'il serait intégralement fabriqué par des processus d'exclusion, ce qui n'est pas faux, mais négligeant de prendre en compte les facteurs d'auto exclusion

Or, les plus exclus des sujets n'adhèrent pas, loin s'en faut, aux projets de réinsertion ou de réparation qu'on échafaude pour eux. Non qu'ils manifestent tant que cela une objection sthénique et décidée, mais bien davantage car les anticipations charitables et énergiques que nous établissons pour leur plus grand bien ne semblent les concerner en rien.

Et nous voilà, nous soignants, le plus souvent en prise à une vive déception.

À l'inverse, dans une autre saisie des urgences du moment et des temporalités du psychisme, certains dispositifs d'accueil et de soin misent, eux, sur un "non-faire", un "non-agir", un point d'accueil hors du temps et de ses contraintes est alors tenu pour le lieu par excellence au sein duquel devraient s'abriter les errants, les exclus et ceux qui s'en occupent. Un isolat utopique et coupé du Monde

Comment comprendre ces disparités de positionnement des uns et des autres par rapport au temps qui passe dans toutes les formes de prise en charge, sans doute pas des plus efficaces dès que le moment de l'urgence ou, qu'à l'inverse, le temps du suspend saturent tout rapport de l'institution soignante au temps qui passe ? On peut maintenant entendre que mettre en suspend des préconisations centrées sur les programmes de réinsertion menés au pas de course, est un choix qui peut déboucher sur une vraie anticipation accompagnée, respectueuse des temporalités singulières.  Il est exact de souligner qu'entre la hâte intempestive et stérile et la déréliction la plus contemplative, des moyens termes peuvent exister, consister et durer. Sur quelles

Note

[1] Je croiserai dans cet article une part de mon travail dans un centre psychiatrique de soin qui prend de temps à autre en charge des grands errants avec mon expérience africaine de mise en place de centre d'accueil et d'orientation pour enfants et adolescents errants.

 

Haut de contenu