Le Réel du temps

Frédéric Neyrat

Directeur de programme au Collège International de Philosophie,

Membre de la revue Multitudes.

Derniers ouvrages parus : Fantasme de la communauté absolue (L’Harmattan, 2002). L’image hors-l’image (Leo Scheer, 2003)

 

Une étrange conception du temps semble transir notre époque, celle du « temps réel ». Comme s’il avait fallu attendre les ultimes avancées de la technologie pour que puisse enfin advenir le présent comme tel, un présent absolument présent qui n’aurait plus rien d’irréel ou d’abstrait…

Le « temps réel » est en effet la simultanéité rendue possible technologiquement. Il correspond à la volonté d’abolir l’éloignement, la spatialité, au profit d’une « pure » temporalité : je puis suivre, vivre à distance un événement même si je ne s’y suis pas. L’abolition de la spatialité va ainsi de pair avec une forme de dématérialisation. Le temps réel fait fond sur l’irréalité des corps. Ce que l’on nomme la télé-action, l’action à distance en temps réel, laisse ainsi de côté ce qui ne se transporte pas – le corps en reste, le corps-déchet.

Mais cette opération technique a son revers. Cherchant l’immédiat, le temps réel révèle un désir : que disparaissent les médiations et leurs durées. Tel est le destin des medias télé-techniques que de vouloir faire corps avec l’information qu’ils véhiculent. Fantasme de la transparence. Non plus quelque « fenêtre sur le monde », pour reprendre ce que disait Alberti du tableau en perspective, mais le monde faisant irruption par votre fenêtre. L’absence de médiation se paye en effet d’une dangereuse proximité avec ce qui nous vient du monde, comme si celui-ci venait à nous « en direct ». Guerre, S.R.A.S., Tchernobyl, 11 septembre 2001 : la « société du risque » (U. Beck) est le monde sans extérieur, sans « externalités », le monde en boucle, où chaque danger est susceptible de toucher l’ensemble des populations, où la menace se fait diffuse.

C’est bien entendu ce que mondialisation veut dire qu’il faudrait interroger ici, ainsi que la remise en cause radicale des distinctions symboliques qu’elle engage (intérieur/extérieur, privé/public, national/extra-national). Mais la composante technique joue un rôle déterminant dans ce processus. Elle force les modalités de l’action à se fixer sur l’accélération des événements et des suites à leur donner. Ainsi entendrons-nous, après les attentats terroristes de Madrid en mars 2004,  un membre du gouvernement français déclarer la nécessité d’informer « en temps réel » sur les risques encourus. Ce sont pourtant bien toutes les sociétés qui exigent aujourd’hui prévisions et traitements immédiats des dommages : canicule, enneigement, terrorisme… L’urgence de ce que Sloterdijk nomme notre « civilisation panique » implique ainsi la mise en place de systèmes de contrôles capables de suivre, de tracer, de traquer  tout ce qui bouge. L’espace aboli par le « temps réel » fait retour sous la forme de flux déterritorialisés sous contrôle.

 La conception du présent en termes de temps réel achève ainsi le rapport au temps qui s’est ouvert avec la modernité, où le présent importe bien plus que la tradition et le passé en ce qu’il désigne la possibilité d’un progrès futur. Mais comme l’avait noté Gehlen, le changement permanent a pour destin de devenir simple « routine », où la dernière nouveauté a pour vocation de s’effacer au plus vite dans la suivante. Epoque de la consommation, époque des objets « déjà consommés » remarquait Heidegger bien avant Baudrillard. « No future » clamaient les punks ; les cyber-punks leur répondent : « No present ». C’est en effet que le temps réel ne laisse pas être le présent, mais le court-circuite.

Il ne faudrait tout de même pas noircir le tableau outre mesure. La relation forcée qu’établit le temps réel a pour effet d’empêcher la persistance des mystères, étatiques, scientifiques ou industriels. L’on a pas cru longtemps aux mensonges d’Aznar, et les trucages de Bush Jr. relatifs à la guerre d’Irak II ont bien vite été éventés ; ils lui reviennent aujourd’hui dessus à vitesse Grand V. Temps réel et possibilité de la contagion peuvent devenir des moyens de pression politiques immenses, capables de retourner notre système démocratique hautement démagogique en exigence de solidarité, de prévention contre les risques (sociaux ou écologiques). L’on dira bien entendu qu’une réponse en situation d’urgence ne touche qu’à la superficie des problèmes. Ce serait faux : les dangers auxquels nous sommes aujourd’hui exposés dans l’urgence exigent et exigeront de plus en plus des réponses rapides et structurelles, des changements immédiats et radicaux.

Notre pari serait ainsi le suivant : c’est à partir de l’urgence, dans cette mise en relation généralisée, au sein du monde commun qui se construit sous nos yeux que l’on pourra redécouvrir une autre forme de présent. Non pas la fin du mouvement mais une certaine lenteur au cœur du mouvement. Non pas la fin du changement, mais une certaine façon de ne plus forcer celui-ci au-delà de nos possibilités. Et l’on verra alors ressurgir ce que le « temps réel » masquait : ce qui se présente, ici, devant nous, provient encore du passé, et commence déjà à disparaître. Certes, tout passe – mais tout ne fait pas que passer.

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