"Ne pas déranger"

Alain MERCUEL, Psychiatre, Saint-Anne, Paris

 

Les personnes exclues, Sans Domicile Fixe, Sans Résidence Stable, Sans Toit, … en un mot, vivant dans la rue, traversent des situations de violence qui se déclinent sous plusieurs formes : individuelles, entre groupes, réactionnelles, de comportement de survie, liées au racket, générées par les divers toxiques… Mais il en existe une, parmi elles, peu décrite et pourtant souvent présente : la violence ressentie lors de la rencontre avec un accueillant, un aidant de toute sorte.

« Vous comprenez, quand vous êtes chez vous et que sans cesse tous les quarts d’heure, quelqu’un, les associations, les policiers, les voisins, les curés, les syndicats, le maire, les bienfaiteurs de tous poils… tous viennent tour à tour vous demander si vous n’avez besoin de  rien, et bien cela doit devenir gênant à la longue. Pour nous, à la rue, c’est pareil : vous n’avez pas faim, vous n’avez pas froid, où en est votre RMI, ce n’est pas bien de boire autant, il faudrait se protéger, …maintenant je les envoie paître ». La question soulevée est celle de la qualité des réseaux de soutien et de la fluidité des échanges informatifs sur la situation de telle ou telle personne. Plus le réseau est efficace moins ce type d’interventions sans lien se produira. D’où l’intérêt de se parler avant d’écouter…

« Je me suis rendu compte que depuis que je suis à la rue, j’ai changé de caractère. J’étais assez facile à vivre avant, bien sûr j’avais des coups de gueule comme tout le monde mais j’aimais bien rencontrer mes amis, bavarder, d’ailleurs ils me trouvaient agréable, mais je le sens bien maintenant, je suis désagréable avec les gens. Ils nous prennent pour des chiens : allez, fais le beau, viens à la niche, il fait chaud dedans et tu auras un petit susucre dans ton café. Il y en a marre de ces cafés-hameçons, on est piégé. Au début on ne se rend pas compte, on y croit à leur hébergement, mais ce qui est le plus dur à supporter c’est le décalage entre ce qui nous est présenté par ceux qui se penchent sur nos cartons, qui nous disent que cela sera mieux dans un centre et quand on y est, bien sûr, on se fait tout piquer mais le problème c’est surtout qu’on est parqué, on nous manque de respect, on est dominé, ils sont dominants. Il faut toujours composer, accepter, alors qu’on voudrait exploser. C’est pour ça que je préfère le respect dans le froid que le non respect au chaud. Alors maintenant quand ils viennent nous rencontrer on se sent agressé. C’est comme les Témoins de Jéhovah ». Il ne s’agit plus là de la qualité du fonctionnement en réseau mais du discours du réseau qui peut apparaître parfois stéréotypé, à tel point qu’il n’est plus perçu comme personnalisé et de ce fait n’est plus crédible.

« Et puis autre chose, il s’est trompé Brassens dans sa chanson, c’est pas le pain et la chaleur qui réchauffent, c’est qu’on n’ait pas honte de s’occuper de nous. Vous savez, il y en a qui ne veulent pas dire qu’ils s’occupent de nous, ils ont honte, pas nous. On n’a pas honte mais on a mal ».

« Je suis devenu hypersensible, pas au froid, au regard. Quand on vient nous voir on lit dans les yeux, des fois c’est pour du faux. Et puis il y a des copains qui s’en sortent, des fois on les revoit et ils nous disent que dans le fond, quand on va mieux on tolère qu’on nous marche dessus et on est moins sensible ». Le discours ici témoigne d’une forme de perception parfois distordue. Même lorsque les rencontres se préparent, s’articulent correctement avec des intervenants attendus et présentés, la position dépressive voire paranoïaque, liées aux modalités de défenses psychologiques inhérentes à la rue, fait que toute rencontre est a priori suspecte. 

« Quelqu’un s’approche de vous et vous demande comment ça va, mais en fait il nous fait peur, des copains se sont fait agresser par des « faux ». On croit qu’on vient nous aider et ils nous piquent tout, alors quand des « vrais » arrivent on a peur, pour se protéger on refuse tout. C’est plus insupportable que le froid ». Dans ce cas la violence est réelle mais conduit à des conséquences néfastes sur les rencontres ultérieures.

Cette violence particulière, même si elle peut paraître disproportionnée, n’en est pas moins ressentie. A n’y prendre garde chacun d’entre nous y participe peu ou prou. Plus précisément qu’une violence il s’agirait  plutôt de « harcèlement à l’aide ». A tel point que l’on voit maintenant se dessiner des inscriptions explicites sur les cartons, pancartes et autres supports d’écriture des personnes sans toit. Au lieu de lire les anciens «  pour manger S.V.P. », «  je suis sourd et muet, … », « pour mon chien », « pour un petit sandwich », etc… certains affichent :

« ICI, PAS DE DEMANDE » ou encore  «  NE PAS DERANGER »

Plus encore, le « Attention, Chien méchant » invite à passer son chemin sans se pencher sur le carton.

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