Humeurs après un entretien avec Monsieur K, demandeur d’asile

Valérie Colin, ORSPERE-ONSMP

 

…Rencontre d’un homme en cours de procédure avec une psychologue en cours de recherche qui en a été bouleversée...

La peur, la menace, le sentiment de menace le poursuit alors même qu’il est en règle, alors même qu’il sait qu’il n’a commis aucun crime sur le territoire français, alors même qu’il est dans un lien de confiance et de protection avec les interlocuteurs de l’association qui l’héberge et qui nous a mis en relation.

De notre côté, nous avons nos normes de respect de la personne, nous sommes des chercheurs (tout de même !) : nous garantissons l’anonymat et le secret professionnel, mais est-ce que ça veut dire quelque chose pour lui qui a fui une menace que nous ne connaissons pas au prix de laisser ses enfants sur place ? Certes, nous n’avons pas d’uniforme, visuellement nous avons plutôt bonne mine, mais comment nous faire confiance d’emblée, combien de fois n’a-t-il pas vécu l’expérience que ces bons français ne pouvaient pas le protéger et au contraire le remettaient en situation de danger (renvoi d’un bureau à l’autre). Ils sont tous bien gentils ces gens qui l’accueillent à tous les guichets et à tous les « bureaux » comme il dit, bureaux qu’il fréquente continuellement de peur qu’on l’oublie (lui et son dossier). Mais qu’ont-ils fait jusque-là pour répondre à sa demande pressante de protection ? Ah, oui, il a eu un toit de temps à autre pour dormir, certes à coup de 3 nuits par ci par là depuis plus d’un an. Ah oui, il a bénéficié du versement d’une allocation qui est un droit par les ASSEDIC pendant un an, sachant que la procédure dure à peu près trois ans. Ah, il a également, bien sûr touché une allocation d’attente d’approximativement 300 euros au bout de plusieurs semaines lorsqu’il a repéré à qui il devait s’adresser (nous-mêmes avons mis plusieurs mois avant de repérer le SSAE[1] comme acteur clé). Mais cet homme qui a laissé une part de lui dans son pays, c’est-à-dire sa famille, ne peut pas utiliser cet argent qu’on lui donne juste pour lui, il a des responsabilités envers les siens. Il s’arrange alors pour en faire parvenir une partie à ses « petits », comme il dit, par le biais de personnes de confiance qui voyagent. Pudiquement, il explique qu’il peut ne pas manger pendant plusieurs jours pour faire ces économies qu’il trouve encore bien maigres. Mais c’est lui qui s’amaigrit. Lorsqu’il est arrêté par les forces de l’ordre françaises pour un contrôle d’identité, tout se passe bien car il est effectivement en règle. Oui, du point de vue de la loi française, il est « clean ».

Expertiser sa santé mentale ? ! ! Mais ma brave dame si nous étions tous dans cette santé là…

Ses souffrances, on les imagine, voire on les vit au fil de son récit d’un jet, d’un coup, en une seule charge, mais lui s’en accommode, non sans effort, mais avec philosophie comme on dit. Oui, cet homme est fort, est sain, il ne lui plaît pas d’être une victime, il ne revendique pas de l’être non plus. Il dit juste que chez lui c’est dangereux, qu’il veut vivre et que pour ça il a besoin d’un autre pays pour l’aider à se protéger car seul dans son pays, il n’y parvient pas. Il a choisi le nôtre, je suis honorée et immédiatement honteuse. Mon pauvre monsieur que vous a-t-on dit sur la France, sur notre propre capacité à vous protéger ? Vous vous êtes déjà senti  exténué, à bout, au point d’être hospitalisé à plusieurs reprises. Mais qui ne le serait à vivre dans une inquiétude continue sur le lendemain, dans une mobilisation d’énergie intense et répétée pour se faire comprendre, avec une usure du corps peu ou pas alimenté, peu ou pas soigné, lavé… La solitude ? Vous ne connaissez pas ! Je vais finir par croire que c’est un mal occidental. Pourquoi ne vous sentiez-vous pas seul, même au pire des moments noirs ? Parce que votre existence à vous n’a de sens que pour l’ensemble. C’est cette foi, cette foi en je ne sais quoi d’ailleurs, qui vous soutient au point de pouvoir croire que vous pouvez vivre encore 100 et même 400 ans si Dieu vous l’autorise. Le désespoir. Le désespoir, c’est nous qui l’éprouvons à cause de notre obsession de la rigueur des résultats : mais mon brave monsieur, savez-vous quand même que l’OFPRA[2] ne prendra que 20 % d’entre vous ?

Mais enfin, parlons sérieusement Monsieur, vous êtes un peu fou, non ? Et si vous ne l’êtes pas, confiez-moi votre secret ? Ce qui se passe là-bas est moins pire que ce que l’on vous impose ici dans cette procédure. En tout cas, en tant que jeune femme née au pays des Droits de l’Homme, je vous trouve étrangement inquiétant tant vous êtes fort et ça vous rend beau.

Parler à d’autres, transmettre, c’est toujours aussi difficile, car il faut métaboliser cette souffrance qui nous est léguée avant de pouvoir la dire avec des mots pour les autres, ça prend du temps.

Le temps, ils n’en ont pas ces demandeurs d’asile ou ils en ont trop, tout dépend du point de vue que l’on adopte. Ils n’en ont pas car leur vie, le sentiment d’être protégé dépend de cette réponse étatique. Ils en ont trop car ils s’ennuient le temps que dure cette procédure. Enfin, ils s’ennuient, je m’excuse, mais Monsieur K n’a pas une minute à lui, il est réglé comme une horloge en fonction des horaires d’accueil des différents services proposés. Le guide d’accueil de la ville, il l’a avalé tant il le connaît par cœur. Y’a-t-il seulement des boutiques là où il vit, vivait ! ! Qu’est-ce que j’en sais moi comment il vivait cet homme, on n’en parle jamais à la télé de l’Angola, c’est à peine si je sais de quel continent il vient ! !

Mais en attendant de prolonger cette passionnante discussion sur mon manque de culture, qu’est-ce que je fais, moi, avec cette histoire ? Malheureusement, ce n’est pas un CAS individuel, ce que, en tant que psychologue, j’aurai pu tenter de traiter.

Notes

[1] Service Social d’Aide aux Emigrants

[2] Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides

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