Les violences humiliantes

Vincent de Gaulejac

Directeur du Laboratoire de Changement Social, Université Paris 7

Auteur de la Lutte des places (en collaboration avec I. Taboada Léonnetti), et Les sources de la honte, Desclée de Brouwer, 1993 et 1996.

 

Quelles sont les causes de la honte ? L’opposition entre causalité psychique et causalité sociale ne permet pas de rendre compte de la complexité des facteurs qui interviennent. Pourtant, une cause est particulièrement déterminante : les violences humiliantes qui produisent une rupture identitaire en confrontant le sujet à deux exigences existentielles contradictoires.

La honte apparaît lorsque les processus identitaires sont perturbés, mettant le sujet dans une confusion extrême entre ce qu’il est dans le regard des autres et ce qu’il est pour lui-même. C’est le cas lorsqu’il est soumis à une injonction paradoxale qui l’oblige à s’affirmer comme différent de ses semblables. Cette rupture identitaire est la conséquence de situations de pouvoir qui engendrent le rejet et la stigmatisation.  Quel lien entre des « hontes » diverses telles que : d’être d’une autre origine, d’une autre couleur, d’être orphelin, d’avoir un accent, la honte d’être pauvre, chômeur, laid, impuissant, malade, fils d’un père déchu, fille d’une mère mal fagotée, etc… Bref, d’être « autre » vu d’en haut par les autres. Quel lien, sinon le risque d’être nommé différent (pas du côté de l’altérité, mais de l’exclusion) par l’instance qui en a le pouvoir ?[1]

Le pouvoir hiérarchise et stigmatise. Il confère de la valeur aux choses et aux gens, et à l’inverse dévalorise, invalide, exclut. Chacun a vécu des situations dans la famille, à l’école où l’autorité s’appuie sur le groupe pour « faire honte » à quelqu’un. L’humiliation est un moyen de renforcer l’autorité. Mais il ne s’agit pas là de culpabilité, de transgression, d’obéissance. Il s’agit d’infériorité, de dévalorisation, de déchéance.

Les violences humiliantes sont à l’image des différentes figures du pouvoir. Violences économiques (pauvreté, misère, exploitation, chômage…), violences sociales (déchéance, inégalités, injustices…), violence symbolique (stigmatisation, invalidation, disqualification…), violence physique (maltraitance, torture, sévices sexuels…), violence psychologique (dévalorisation, rejet affectif, infériorisation…). Nous ne pouvons ici en explorer toutes les formes. L’imagination des hommes semble, sur ce terrain, sans limites.

Deux processus sociaux sont particulièrement facteur d’humiliation

Le processus d’instrumentalisation qui consiste à dénier à autrui le fait d’être un homme parmi les hommes, à refuser de le considérer comme un humain, à le traiter comme un objet, un outil dont on se sert, que l’on prend quand on en a besoin et que l’on pose lorsqu’on ne s’en sert plus. 

L’absence de réciprocité est la seconde caractéristique de l’humiliation. Il y a humiliation lorsque la possibilité d’une réciprocité dans l’échange est déniée, lorsque la possibilité de s’identifier est barrée, lorsqu’il est inconcevable que la place de l’un puisse être occupée par l’autre et inversement, et ceci à tout jamais. La relation de pouvoir est alors « naturalisée » et devient intangible : l’un se considère comme le sujet et tient l’autre pour un objet, un sauvage, une machine ou un barbare. Le premier a pour lui le droit, la culture, la légitimité et attend du second le devoir, le silence, la résignation. La domination consiste à considérer que l’autre n’est pas son semblable, qu’il n’a ni les mêmes capacités, ni les mêmes droits, ni les mêmes aptitudes et que ces différences justifient son statut inférieur.

La non réciprocité c’est la négation qu’autrui puisse accéder au statut de sujet, le contraire de l’altérité, c'est-à-dire la reconnaissance qu’autrui puisse être « mon » semblable, quelles que soient les différences objectives et subjectives qui nous séparent. La réciprocité n’implique pas obligatoirement l’égalité et a fortiori l’absence de différence. Elle implique la reconnaissance d’une virtualité, la possibilité qu’autrui puisse exercer le pouvoir, accéder à la citoyenneté, être sujet de droit… au même titre que chacun. La réciprocité est donc de l’ordre de l’équité et du respect de l’autre. Lorsque autrui est instrumentalisé, traité en objet et qu’on nie la possibilité qu’il ait une existence sociale au même titre que chaque citoyen, on crée une situation de violence et d’exclusion.

Henri Miller raconte, dans Tropique du cancer, comment, alors qu’il est sans ressource, il cherche asile et réconfort chez plusieurs nantis qui le mettent à la porte. En évoquant cette période, il ajoute : « je pensais à toutes les choses que j’aurais pu dire ou faire, que je n’avais pas dites ni faites, dans ces moments amers et humiliants où demander une croûte de pain, c’est se faire moins qu’un ver. L’estomac creux et la tête bien à moi, je pouvais encore sentir la douleur cuisante de ces insultes et de ces injures d’autrefois ».

Si la misère et la faim laissent d’abord des traces corporelles, l’humiliation et la haine sont pour longtemps gravées dans le psychisme.

Ces blessures sont prêtes à se réveiller (se révéler) à tout moment. Elles restent inscrites en soi, parce que ce sont des souffrances éprouvées dans des situations d’oppression dont on ne peut, sur le moment, se dégager. La pauvreté, nous l’avons dit, n’est pas en elle-même humiliante. Mais elle contraint l’individu à accepter, pour survivre, de multiples violences humiliantes. Elle condamne à demander de l’assistance, elle induit un rapport de dépendance vis-à-vis des institutions, elle oblige à supporter des travaux pénibles et peu qualifiants, autant de situations propices à la stigmatisation, à l’invalidation et à l’humiliation.

Bibliographie

[1] Zygouris, « La honte de soi », Espaces n°16, 1988

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