La double transparence et la honte

Alain Ferrant 

Maître de conférence en psychologie clinique, CRPPC, Université Lumière-Lyon 2 - Psychanalyste, SPP

 

On différencie classiquement la honte et la culpabilité selon les rapports qu’elles en­tretiennent avec les instances psychiques. La culpabilité exprime une tension entre le moi et le surmoi à partir de la transgression effective ou fantasmée d’un interdit. La honte signale une tension entre le moi et l’idéal du moi. Elle té­moigne de l’échec du moi au regard de son projet narcissique. Dans la honte, le moi n’est  pas fautif mais indigne.

La honte est un “ marqueur ” du processus d’hominisation. Il n’y a pas d’humanité sans honte. Le processus civilisateur et la verticalisation de l’homme[1] découvrent et créent, dans le même mouvement, la catégorie de l’intime. Quelque chose se dévoile qui devra désormais rester caché. L’hominisation produit la distinction entre l’intime et le social : on ne dit pas tout, on ne se montre pas tout entier à autrui. Contrairement à l’animal, l’être humain se reconnaît lui-même dans sa capacité à n’être pas transparent en conservant un domaine secret. Devenir un homme, et continuer d’appartenir à la communauté humaine, c’est se sentir et sentir l’autre semblable suffisamment opaque. Nous reconnaissons autrui et autrui nous reconnaît sur la base d’un négatif cloacal partagé, inviolable et tenu secret par chacun. La honte apparaît lorsque cette intimité nécessaire est effractée et publiquement dévoilée.

Le domaine de l’intimité propre à ce négatif cloacal rassemble à la fois ce qui appartient au corps (son anatomie, sa physiologie, ses fonctions vitales d’excrétion), au sexuel et au récit de sa propre histoire. Le corps peut être dévoilé, sans honte trop désorganisatrice, en certaines circonstances devant le médecin, à l’hôpital, dans le lien précoce avec l’enfant et dans le rapport sexuel mais il reste habituellement un domaine secret. En dehors de ces situations relativement cadrées, le dévoilement du corps déclenche un violent affect de honte. Le négatif cloacal révélé est considéré comme du domaine de l’abject. La transparence et la nudité ainsi exposées dévoilent l’abjection c’est-à-dire l’animalité et l’informe en nous. Elles nous renvoient à l’en deçà du processus civilisateur. Je désigne comme originaire la honte qui accompagne le dévoilement du négatif cloacal en l’homme.

La situation de grande exclusion fait voler en éclat les distinctions humanisantes nécessaires entre l’intime et le social. Il n’y a pas d’intimité possible lorsqu’on sait tout de soi, lorsqu’on est constamment sous le regard – même bienveillant – d’autrui. Toute démarche est assistée et accompagnée, plaçant le sujet en position de passivité. Il n’y a pas d’espace en lui où il pourrait se réfugier. La profondeur et les différenciations psychiques subissent une sorte d’écrasement : tout est égal et immédiatement visible. Une des seules échappatoires à l’emprise du regard social consiste à nouer des liens étroits avec un objet ou un animal d’agrippement en charge de contenir les décombres de l’intimité. L’objet et l’animal d’agrippement abritent les restes d’humanité à la périphérie du sujet en situation d’exclusion. Le corps perd en même temps ses fonctions de “ socle ” et de noyau intime. Il est à la fois exhibé et délaissé sans que le sujet se sente affectivement engagé dans un lien d’appartenance à ce corps.

Par ailleurs, les sujets en situation d’exclusion sont confrontés, en dehors des temps spécifiques avec les professionnels, à l’absence de regard chez l’autre semblable. Ils sont ignorés et rencontrent le plus souvent mépris et indifférence. Cette absence de mutualité dans le regard de l’autre, cette disparition de la fonction “ miroir ” dans la rencontre avec l’autre humain finit par contaminer le lien de soi à soi. Lorsqu’un sujet se heurte répétitivement à l’indifférence il finit par être indifférent à lui-même. On ne peut sentir son appartenance au groupe humain que dans la mutualité des regards.

La grande exclusion implique par conséquent une double transparence du sujet : d’une part l’autre sait tout de lui, il n’y a pas de domaine caché ; d’autre part il n’existe pas face aux autres, il n’est pas vu et l’indifférence règne. La honte est alors omniprésente : l’essentiel de soi est d’un côté trop visible et de l’autre dénié. Cette honte est le plus souvent non éprouvée en personne propre. Elle est diffractée, ressentie par les professionnels et donne le sentiment que le sujet désocialisé est éhonté. De ce point de vue, le livre de Patrick Declerck[2] situe clairement les enjeux de la double transparence et ses effets sur le narrateur et le lecteur.

Si la honte originaire accompagne le dévoilement d’un en deçà du processus civilisateur, si elle signale un rejet hors de la communauté, elle est aussi en contrepoint ce qui permet de renouer le lien intersubjectif. La capacité d’éprouver la honte avec un autre semblable et non de façon solitaire, la possibilité d’en parler avec lui forme alors un des enjeux du travail d’accompagnement. Mais on mesure aussi combien cet éprouvé de honte peut être potentiellement dévastateur. Qu’il s’agisse de la construire ou de la ré-intérioriser, la honte ne peut tenir sa fonction de gardien du négatif cloacal que par le nouage des liens communautaires. La disparition de la double transparence suppose la construction puis la continuité d’une mutualité des échanges avec l’autre semblable.

Tout ce qui nous rapproche du négatif cloacal est facteur de honte. L’être humain a besoin de remparts partagés collectivement pour s’assurer au quotidien de façon psychiquement organisée de sa qualité d’homme. Mais les barrières conquises par le processus de civilisation sont fragiles et des événements comme les guerres, les états traumatiques ou les situations de grande exclusion sont susceptibles de les balayer, faisant apparaître au grand jour ce qu’elles ont habituellement pour fonction de dénier. L’humain est alors nu mais cette nudité n’est pas couverte par le regard de l’autre semblable. Si la honte est une souffrance de et dans l’intersubjectivité, elle est aussi garante du travail d’hominisation quotidien et de notre appartenance à la communauté humaine.

Bibliographie

[1] Freud S. Le malaise dans la culture , in Œuvres complètes, Psychanalyse, Tome XVIII, Paris, PUF 1994

[2] Declerck P. Les naufragés, Paris, Plon, 2001 

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