Tous des victimes ? Ponctuations sur l’idéologie victimaire

Saül Karsz, Philosophe, sociologue, Dirige le Séminaire “Déconstruire le social” (Sorbonne)

“Les cinq blessés du train régional ont été brièvement hospitalisés après avoir été pris en charge par une cellule psychologique”, relate Le Monde. D’abord la prise en charge psychologique et ensuite, seulement, l’examen médical : la victimologie s’y déploie, qui, prise à la lettre, désignerait “la science des victimes et des victimaires”.

A l’encontre des conceptions religieuses, qui font des victimes les destinataires nécessaires d’une irrépressible fatalité, et des victimaires les prêtres sacrificateurs au service de la Cause, il s’agit de victimisation, “ensemble des conséquences médicales, juridiques, socio-économiques, professionnelles, psychologiques d’un accident traumatique”[1]. On entend passer de la destinée préétablie à la connaissance scientifique, à la prise en charge aussi complète que possible, voire à une éventuelle prévention. Démarche exhaustive, sans reste : à lire l’énumération ci-dessus, il est difficile d'imaginer quelles conséquences ou quels phénomènes la victimologie ne traiterait pas.

C’est là, justement, un premier trait constitutif : sa vocation omni-compréhensive. D’où un parcours au travers de la psychanalyse, des thérapies comportementalistes, de la médiation pénale, du droit, de la réparation financière, du travail de deuil, du fonctionnalisme sociologique, de l’idéalisme philosophique, de la criminologie, de la systémie... Certes, cet ensemble s’avère on ne peut plus disparate, ses composantes coexistent difficilement, ou relèvent de registres tout à fait hétérogènes. Loin d’être un inconvénient, c’est là une exigence sine qua non : le patchwork constitue le deuxième trait de la victimologie. Celle-ci n’est guère soucieuse ni de définitions précises ni de rigueur conceptuelle. C’est pourquoi toute contribution y est la bienvenue, - si toutefois elle sert à éclairer un aspect de la condition de victime. Car le patchwork n’est pas une simple accumulation, mais un agencement relativement précis autour d’un personnage central : la victime. Sans victime, pas de victimologie. Rien de l’humain ne lui est étranger, mais il faut qu’il y ait quelque part de la victime et du victimaire, ce dernier étant le plus souvent une ancienne victime ou une victime potentielle.

Ce qui finalement n’est pas si simple : il y a victime et victime, victime dans un sens général, générique, et victime dans un sens étroit, victimologique. Si la première existe de tous temps, la seconde est fort récente. En effet, la victimologie se veut une discipline nouvelle parce que, jadis, la victime n’était pas reconnue comme telle, c’est-à-dire dans son être profond. C’est la reconnaissance de cette condition majeure, ontologique, substantielle, qui fonde la victimologie. Celle-ci cible l’être-victime, tel est son souci constant, son indépassable obsession : les savoirs existants lui servent à illustrer les manifestations historiques, mondaines, finalement éphémères, de cette essence dont elle se réserve le traitement.

N’est pas victime qui veut. Il ne suffit pas d’être victime d’une agression ou d’un accident, encore faut-il se faire victimiser, c’est-à-dire se faire prendre dans les rets de la métaphysique victimaire, être perçu comme un humain dont l’essence supposée a été malheureusement atteinte mais qu’heureusement la victimologie se fait fort de réparer.

Cela dit, personne ne saurait nier qu’il y a bien des victimes et des victimaires, l’histoire éminemment mortifère de l’humanité en témoigne. Mais la victimologie ne traite pas de n’importe quelle manière n’importe quelle victime. La sienne s’avère curieusement abstraite, car isolée des situations où elle est prise. A force de la traiter en soi, comme la victime (La Victime ?), sont escamotés les mécanismes politiques et économiques à l'œuvre dans les catastrophes dites naturelles, dans les attentats terroristes, dans les guerres diverses, - mais aussi dans la dispersion violente d’une manifestation par les forces policières ou dans la situation de millions de chômeurs : situations assez courantes, quoique exceptionnellement évoquées par les descriptions victimologiques. Or, ces conjonctures n’étant pas les mêmes, ni dans leurs causes ni dans leurs conséquences, les victimes ne le sont pas non plus.

En procédant par victimisation, la victimologie imagine le sujet humain tout entier englué dans le traumatisme, la souffrance, le mal-être : aucune jouissance, aucune rationalisation, aucun clivage ne le traverse. Et c’est à ce prix qu’elle peut intervenir... Etonnante victimologie, friande d’identification caritative vis-à-vis de la Victime sur laquelle elle se penche... Sauf que celle-ci n’existe strictement pas. Dans l’histoire humaine, il y a des victimes socialement connotées, politiquement désignées, appartenant à des couches sociales, prises dans certaines configurations psychiques. Il en va de même pour les victimaires, qui eux non plus n’existent pas en état de lévitation sociale ou psychique.

Aucun humain ne se définit par sa condition de victime ou de victimaire. Il reste alors à savoir quels intérêts théoriques et/ou pratiques inventent semblable destinée.

Dans la victimologie, la psychologie est la discipline qui vient en premier et/ou en dernier, telle la science mère coiffant la totalité des savoirs. Ce faisant, elle cède la place au psychologisme, cet idéal hygiéniste qui promet la fin de l'inconscient et l’abolition de toute idéologie. Ainsi recyclées, les constructions religieuses renaissent de leurs cendres.

Bibliographie

[1]C. Damiani, Les victimes, violences publiques et crimes privés, Paris, Bayard éditions, 1997

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