PTSD : les mailles de la cotation

Bernard DORAY, Praticien hospitalier, Etampes

On dit, et non sans argument, que l’invention du PTSD (Post Traumatic Stress Disorder) a marqué une ère nouvelle dans la reconnaissance sociale des troubles post-traumatiques. De fait, cette configuration de la description des troubles doit beaucoup aux revendications des vétérans états-uniens de la guerre du Vietnam. De cette origine comptable, le syndrome garde un genre qui a fait son succès. Immédiatement intégré dans le système du DSM, il répond à ses critères. Il est en particulier doté d’une affinité avec la pensée clinique pétrie dans l’informatisation massive des données médicales : promotion de la pensée binaire aux dépens de la pensée probabiliste, emphase mise sur les aspects cumulatifs plutôt que sur la singularité des enchaînements événementiels, prétentions universalistes fondées sur le plus petit dénominateur commun plutôt que sur la consistance des diversités de culture, de genre et d’âges… À ce prix, les cotations peuvent apparaître comme une déclinaison d’éléments construits et organisés mécaniquement sur le mode du “il y a” ou “il n’y a pas”.

Pour toutes ces bonnes raisons, auxquelles il faudrait ajouter l’arrogance institutionnelle qui fait qu’aucun programme se référant au traumatisme n’a de chance de trouver de bon bailleur de fonds sans faire une révérence dévote à cette manière de compter la souffrance humaine, pour toutes ces raisons, donc, le PTSD agace. Mais il faut bien préciser ce qui fait problème. Ce n’est pas, en soi, qu’une discipline scientifique produise de l’abstraction numérisable. En vérité, il n’y a pas de science qui n’en produise peu ou prou. Par contre, la marque même du discours scientifique, c’est de pouvoir rendre compte du processus de construction de l’abstraction, d’en évaluer les effets en termes d’entendement du réel et de soumettre cette procédure au doute critique. S’il ne le fait pas, il risque bien de produire des certitudes qui demeureront opaques, puisque leur répondant se trouve ailleurs, en l’occurrence dans une idéologie plombée par la financiarisation dévergondée de la pensée économique.

Numériser le monde est assurément un exercice grisant parce qu’il nous abrite du réel par une cotte de mailles efficace. C’est penser le monde comme une multiplication sophistiquée du même grain de quantité, et il semble que quelque chose de spécifique soit attaché au plaisir que produit cette retrouvaille imaginaire du même. Le problème, alors, est moins la cotation, que la maille qui en constitue le motif visible ou invisible. En clair, quelle représentation l’homme occidental d’aujourd’hui se fait-il de la nature de l’événement psychique qu’il s’accorde à appeler traumatique ?

Un vaste arc de littérature fait référence à l’effraction ou pour le moins au cabossage du corps psychique individuel. Il va depuis le shellshock britannique de la Grande guerre jusqu’à la pauvre métaphore métallurgique qui a servi de tremplin public à la notion de résilience, en passant par les textes réglementaires déterminant les règles de pensionnement des anciens combattants français qui considèrent le psycho-traumatisme « comme une véritable “blessure“, à indemniser comme telle », puisqu’il s’agit « d'une indiscutable “effraction“ de la personnalité psychique de l'individu par un événement traumatisant extérieur »[1]. Relevons au passage la subtilité d’une administration qui se protège deux fois par des guillemets d’un supposé réel désigné dans le même moment comme « véritable » et « indiscutable ».

La représentation du trauma parle de la représentation que l’humain se fait de sa propre consistance. Celle que je viens d’évoquer n’est assurément pas la seule. Pour en donner une idée, j’évoquerai ici les propos de Luisa, comadrona et parteria de San Rafael, communauté zapatiste de paysans pauvres qui ont dû fuir dans la montagne de Sabanilla, dans la Zona Norte du Chiapas, pour éviter d’être exterminée par d’autres paysans pauvres, promus au rang de paramilitaires et défenseurs des valeurs néolibérales dans le cadre de la préparation états-unienne du Plan Puebla Panama. Dans la vision traditionnelle maya, l’expérience de l’effroi (l’espanto, variante du susto) peut rendre malade parce que dans le moment où s’évanouit ce que nous appellerions le sujet, l’âme peut s’évader du corps. Mais la réparation n’est pas immédiatement celle d’un attribut de l’individu – sujet. Elle passe par un réaccordage de l’ordre des humains et du Cosmos. En l’occurrence, par une renégociation de l’assentiment fondamental de l’être avec la Terre.

Louisa : Pendant ce mois d’exil [de fuite], les femmes glissaient dans la montagne, les enfants glissaient. Les femmes marchaient [silence], les femmes marchaient. Elles marchaient, les femmes… On les a jetées à terre, et on leur a tiré dessus, là, dans le chemin. Et ces femmes là, elles sont cinq. Les balles [des paramilitaires] sont passées très, très près. Elles étaient très effrayées. Elles ont fait demi-tour. Elles pleuraient beaucoup. Les petits enfants aussi. Ils ont eu de la fièvre, des vomissements, des douleurs de l’estomac, des os. Et aussi, nous n’avions pas de force, parce que nous n’avions rien à manger.

Question : Et par exemple, dans le cas de ces cinq femmes, sur qui on a tiré sur le chemin, comment faites-vous le troc ?

Louisa : Je te le dis ! Ils y sont allés. Leur mari ou leur enfant sont allé semer le troc jusque là-bas. Dans la montagne, ils sont allé semer le troc ! C’est comme je suis en train de te le dire. C’est ainsi qu’ils ont fait ! Et après, ils ont fait revenir l’esprit des femmes. Ils les ont fait revenir en soufflant, soufflant ! [geste de pousser devant soi en soufflant]. Et quand ils ont fini de semer le troc, ils ont versé de l’eau de vie, pour le Roi de la Terre. Parce qu’à l’intérieur de la Terre, il y a quelqu’un qui la garde, et c’est lui, le Roi de la Terre. [hochement de la tête pour clore ce récit][2]

Notes de bas de page

[1] Secrétariat d’Etat aux anciens combattants, Direction des pensions, de la Réinsertion Sociale et des Statuts, circulaire N 616 B relative à l'application du décret du 10 janvier 1992 déterminant les règles et barèmes pour la classification et l'évaluation des troubles psychiques de guerre (applicable le14 janvier 1992).

[2] Entretien réalisé par Concepcion de la Garza-Doray, Voir film de recherche du CEDRATE, Louisa C. Garza-Doray, B. Doray, février 2003.

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