Peut-on parler de victimes du néolibéralisme ?

Question posée à Miguel Benasayag, Psychanalyste et philosophe

La lecture de votre dernier ouvrage, écrit avec Gérard Schmit « Les passions  tristes, souffrance psychique et crise sociale »[1], suggère que les individus vivants dans nos sociétés seraient victimes du néolibéralisme, cette idéologie du tout économique, est-ce votre point de vue ?

n Pour qu’il y ait victime, il faut qu’il y ait bourreau, il faut qu’il y ait ennemi. L’ennemi serait-il le néolibéralisme ? On ne peut pas dire que le néolibéralisme soit l’ennemi, car c’est un mode généralisé d’échanges, de productions, de vie, un vrai problème pour tout le monde et pas seulement pour certaines personnes. Ce système fonctionne très mal et conduit par exemple à ce que la notion de « développement » soit réellement impossible à réaliser à l’intérieur de ce système, dans le cadre dit du développement, toutes les fois que dans un pays qualifié d’émergeant, en Amérique du Sud ou en Afrique, le FMI.[2] propose un plan de rigueur, on sait bien qu’il y aura davantage de précarité, des fermetures d’hôpitaux, moins de lignes de communication par route ou chemin de fer, plus de chômeurs, plus de misère. « On » le sait, mais « on » le fait. C’est quelque chose qui fait partie du système. Alors évidemment, ponctuellement, on peut dire qu’il y a des victimes du sous-développement dans des poches localisées et d’ailleurs vastes et nombreuses, mais le problème n’est pas le développement : la notion même de développement est le cancer dans ce contexte global.

Pour le dire autrement, on ne peut pas être victimes de nous-mêmes (de l’économie à laquelle nous participons). Il y a des victimes, mais le bourreau est lui aussi victime, il attaque l’avenir pour lui-même et ses successeurs. Pour celui qui gagne, c’est une « victoire à la Pyrrhus ».

Il y a vraiment une barbarie néolibérale mais comment se battre contre ? Ce système qui, je le répète, n’est pas un système de bourreau/victime mais un modèle de vie, de production, de valeurs, pose aujourd’hui un problème de survie pour l’humanité toute entière et la vie sur la planète. Il ne s’agit pas de passer à côté de la plaque. Par exemple, tout le monde est d’accord sur le sérieux déséquilibre écologique dans 50 ou 60 ans, c’est comme ça. Un autre monde est peut-être possible. Certains le pensent du côté du volet écologique, la lutte contre la désertification, la perte des couches d’ozone, contre la pollution pour protéger l’écosystème perturbé. Et là-dedans, bien sûr, il y a des laissés pour compte plus que d’autres.

Pour ceux qui disent qu’il n’y a pas d’autres modèles, la nécessité s’impose que les laissés pour compte augmentent progressivement en Argentine, en Bolivie, au Pérou ou ailleurs. Implicitement, on sait que tant de centaines ou de milliers de gens doivent pâtir, voire mourir ; on sait qu’une politique de rigueur dans le tiers-monde, outre les problèmes de santé, donne une diminution drastique des services publics et des investissements. En France ou dans les pays riches, l’effet est moins catastrophique et se limite à une augmentation du nombre de chômeurs et à une baisse du niveau de vie.

La difficulté, c’est qu’on ne sait pas quel est le système alternatif. Contrairement à la lutte contre le nazisme ou contre le colonialisme, où il y avait un antidote, il n’y a pas actuellement d’antidote global mais on ne peut se résigner. Il faut d’abord un diagnostic précis sur la gravité, ce n’est pas une entorse, c’est grave ; puis c’est la manière de se battre et de valider les luttes locales ou régionales (les paysans de telle région du Brésil, les « Folles » de la place de Mai, et bien d’autres !).

Comment se fait-il qu’il y ait un changement de valeur du futur qui, comme vous l’avez écrit dans votre livre, est passé de la promesse à la menace ?

n Cette conscience a déjà un siècle d’existence avec l’apparition du principe d’incertitude et toutes les modélisations mathématiques ou autres du savoir. La conscience virile de la modernité s’est cassée les dents contre la complexité, le réel n’est plus maîtrisable, le principe d’incertitude est devenu… absolu. Mais en plus, actuellement, se greffe la certitude de la catastrophe, la certitude du pire, et cette conjonction de l’incertitude philosophique et de la certitude de la catastrophe a donné le changement de valeur du futur.

Le futur n’existe pas en soi mais il a une place imaginaire qui prend aujourd’hui une valeur négative marquée par la tristesse et des modifications de l’imaginaire. Reste que l’on peut agir, mais d’une action qui ne soit pas un passage à l’acte. Agir aujourd’hui sans promesse téléologique avec des initiatives multiples, les luttes régionales dont je parlais à l’instant. Il faut transformer la négativité du futur en simple incertitude grâce à l’agir. La Jérusalem céleste n’est pas pour demain mais, ici et maintenant, toujours et nulle part, au milieu du merdier où l’on vit. Après tout, même le pire n’est pas sûr, nous ne devons pas être mélancoliques. Peut-être les actions multiples et locales vont-elles éloigner la catastrophe ? Peut-être au contraire l’accélérer ? Nous ne savons pas.

Note de bas de page et bibliographie

[1] Benasayag M. et Schmit G . Les passions tristes, souffrance psychique et crise sociale Ed. La Découverte, 2003

[2] Fond Monétaire International.

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