Nécessité de la conflictualité et complexité

René ROUSSILLON, Professeur de psychopathologie clinique Lyon2, Directeur du Département de psychologie clinique, Président du Groupe Lyonnais de psychanalyse Rhône-Alpes

La psyché humaine, la matière psychique (Freud) et la vie psychique qui l’anime, est complexe, voire selon les termes d’E. Morin “hyper-complexe”[1], et c’est là l’une des principales difficultés de sa saisie aussi bien par le sujet lui-même que par tous ceux qui se préoccupent de sa compréhension ou de son analyse. Il va de soi que si l’approche de cette complexité agissante ne peut s’effectuer sans une certaine réduction, celle-ci trouve sa limite dans la reconnaissance d’un minimum de complexité en deçà duquel l’idéologie totalitaire remplace la tentative d’intelligibilité. L’expérience clinique montre qu’il faut rechercher ce “ minimum ” de complexité dans le conflit et l’organisation de la conflictualité psychique.

Le conflit suppose en effet qu’une différence non réductible soit reconnue à la fois dans son essence et dans la nécessité de son organisation, il suppose un dualisme irréductible et un travail de traitement de celui-ci. La psyché humaine ne peut se déployer, se complexifier, se développer sans la tension provoquée par l’écart qui résulte de l’existence de plusieurs pulsions ou tendances contradictoires s’exerçant au même moment ou portant sur le même objet. On ne pense, on ne crée, on n’obtient du plaisir, on ne vit que pour autant que l’on relie deux objets, deux pensées, deux corps séparés par un écart, une différence et donc une conflictualité potentielle. Quand cette dualité, cette tension de travail ne peut se reconnaître et s’organiser, la psyché est dans un état traumatique, un état de collapsus, elle tend à être sidérée, la “réalité psychique” ne peut se représenter, elle ne peut plus vivre, tout au plus survivre en partie.

Pour se représenter le caractère inéluctable du conflit le mieux est d’examiner comment il s’engendre, à partir de la nécessité pour la vie psychique d’obtenir du plaisir. La pulsion a besoin d’un objet pour se satisfaire, d’un autre pris comme objet pour la pulsion, un autre présent dans son altérité. Mais à partir du moment où la satisfaction est éprouvée dans et par la rencontre avec l’autre, à partir du moment où le plaisir est trouvé dans la rencontre avec l’autre, il bute aussi sur l’altérité de celui-ci : la satisfaction dépend de l’autre, de sa présence, de sa disponibilité, de son désir. Le plaisir pris avec l’objet débouche donc d’emblée sur un conflit potentiel avec l’objet du désir, l’autre, dans la mesure où l’objet peut échapper, dans la mesure où il échappe nécessairement du fait de son altérité, celle-là même qui est nécessaire au plaisir.

Mais ce n’est pas tout, cette dépendance, particulièrement éprouvée dans l’absence de l’autre, blesse la psyché, elle lui fait ressentir le manque. Le manque, éprouvé comme un déplaisir, mobilise, dans la mesure même de la blessure “narcissique” qu’il provoque, un affect de haine à l’égard de l’objet qui provoque ce sentiment de dépendance. Un double conflit, ou plutôt un conflit à double face, va donc prendre naissance, d’un côté conflit avec l’objet et ce qu’il manifeste de son indépendance, mais aussi de l’autre côté conflit interne entre l’amour qui naît du plaisir pris avec l’objet et de la haine liée à la blessure que la dépendance implique. C’est là le conflit fondamental, le conflit de base, le conflit dit d’ambivalence, c’est-à-dire le conflit qui s’organise quand deux mouvements affectifs et pulsionnels opposés se portent sur le même objet.

Pour tenter d’éviter ou de sortir de ce conflit, le sujet humain peut soit tenter de se passer de l’objet pour trouver du plaisir et ainsi éviter ou atténuer son sentiment de dépendance, ou bien investir d’autres objets, rechercher d’autres objets.

La première solution l’amène à tenter de développer des modes d’autosatisfaction, d’autosuffisance, des modes “d’auto-érotismes”, c’est-à-dire des manières d’être à soi-même, en partie, son propre objet de plaisir. On a reconnu ici la voie “narcissique”. Elle est inévitable mais l’expérience montre qu’elle n’est pas elle-même sans conflictualité : les auto-érotismes, étant vécus comme repris à l’objet, s’accompagnent de culpabilité et donc de conflictualité. Même la “solution narcissique” ne saurait donc totalement éviter la dépendance par rapport à l’autre. Il est possible de se détourner des auto-érotismes par une position qui consiste en l’évacuation partielle ou majeure du conflit et sa transformation par la constitution d’un persécuteur externe qui fonde la condition de victime.

La seconde solution envisagée, se tourner vers d’autres objets (d’autres personnes), solution classiquement décrite en rapport avec la conflictualité dite œdipienne, ouvre aussi une voie sur le chemin de laquelle un autre type de conflit va être rencontré. Tout d’abord la même conflictualité de base va être rencontrée avec les autres objets, le tabou du cannibalisme concerne tous les objets, même les objets de substituts, il faut toujours composer avec la disponibilité et le désir de l’autre, et ceux-ci en outre ouvrent la question de la rivalité avec ce ou ceux qui “appellent” l’autre ailleurs.

Le traitement d’un conflit renvoie donc à un autre conflit, les conflits s’articulent formant une matrice de la conflictualité dans laquelle petit à petit se reconnaît et s’organise la complexité de la vie psychique.

Par essence le désir humain aspire au “tout, tout de suite, tout seul, tout ensemble”, mais les conditions de sa réalisation, la réalité donc, rendent impossible et interdisent l’obtention de cette forme totalitaire de réalisation. Cette double contrainte, ce paradoxe fondamental de la satisfaction humaine, installe l’homme dans le conflit et la complexité des solutions à mettre en œuvre pour pallier les impasses potentielles de la logique du désir.

Bibliographie

[1] Morin E. « Introduction à la pensée complexe » Paris, ESF éditeur, 1990

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